Communauté
15 Octobre 2026 Par ERIC BERGERON
Depuis près de 40 ans, Fréda Bénard mène sa vie à sa façon. Malgré les épreuves et les deuils, cette femme de Prince Ouest a trouvé dans l’art, les amitiés et un compagnon plutôt inattendu de quoi nourrir sa joie de vivre.

Séparée depuis plus de 40 ans, Fréda Bénard a traversé des épreuves qui auraient pu lui enlever le goût de sourire. Pourtant, entourée de ses créations, de ses amis du Club des Coeurs joyeux et de son fidèle Pic, un compagnon plutôt singulier, elle a construit une vie bien remplie. Une rencontre avec une femme qui a appris à dire non, sans jamais cesser de donner.

Avant même de frapper à la porte de Fréda Bénard, l’attention est attirée par un arrangement de pierres multicolores disposées en fleurs pour accueillir les visiteurs. Ce premier aperçu prend tout son sens lorsqu’on découvre la place qu'occupe l’art dans sa vie.

Accueillante, souriante et chaleureuse, Fréda ouvre sa porte, ses souvenirs et son atelier le temps d’un avant-midi de découvertes et d’histoires puisées dans une vie riche en expériences, parfois douloureuses, mais toujours racontées avec une franchise désarmante.

« Écoute, j’arrête pas! », répond- elle lorsqu’on lui demande comment elle occupe ses journées. Et il suffit de faire quelques pas dans son logement pour la croire.

Apprendre à dire non

Originaire de l’Île-du-Prince-Édouard, Fréda avait environ 13 ans lorsque sa famille a quitté la province pour Montréal. Son père était pêcheur et les hivers rendaient difficile la vie de famille. Elle a passé une bonne partie de sa vie au Québec, notamment à Boucherville, où elle a élevé ses trois garçons.

Sa séparation a marqué un tournant. Après des années dans une relation qu’elle décrit comme difficile, elle s’est retrouvée seule. Elle ne s’est jamais remariée.

À cette époque, elle a suivi un cours destiné aux personnes qui traversaient une séparation. Elle y a découvert quelque chose qui allait changer sa manière de vivre : le droit de dire non.

« Moi, même si ça ne me tentait pas, je disais oui. Il fallait que j’apprenne à dire non. »

Elle se souvient avec humour d’une sortie de ski au Mont- Sainte-Anne avec son frère Victor. Lorsqu’il lui a demandé de lui rapporter quelque chose, elle a refusé. Il l’a boudée tout l’après-midi.

« J’ai commencé sur la mauvaise personne! », lance-t-elle en riant.

Mais l’apprentissage était fait. Désormais, elle allait pouvoir choisir ce qui lui convenait, sans toujours chercher à satisfaire les autres.

Pic, le confident de toujours

Dans son salon, un personnage occupe une place bien particulière. Il s’appelle Pic, c’est une poupée, et il partage la vie de Fréda depuis près de 44 ans.

Elle l’avait acheté lorsqu’elle travaillait au rayon des jouets du magasin Kresge, au centre-ville de Montréal. Elle y a travaillé pendant 13 ans, une période dont elle conserve de nombreux souvenirs heureux.

« Quand mon mari est parti, je pleurais dans les bras de Pic. Je lui racontais toutes mes histoires. Et je lui en raconte encore. »

Au fil des années, la poupée est devenue bien davantage qu’un souvenir. Pic a accompagné Fréda dans son retour à l’Île, il y a 39 ans. Lors du déménagement, son neveu l’avait installé sur le siège du camion, entre eux deux. Depuis, il n’a jamais vraiment quitté sa place dans la famille.

Tout le monde connaît Pic, assure Fréda. Son fils Jean s’amuse lui aussi de cette relation. Lors de ses visites, il lui arrive de lui faire jouer de mauvais tours. Un jour, Fréda a retrouvé Pic dans la baignoire, déshabillé, avec un petit verre de caribou et une canette de bière vide à proximité.

L’Halloween dernier, elle a même confié à Pic la distribution des friandises. Elle expliquait aux enfants que ce n’était pas elle qui donnait les bonbons, mais Pic. Les jeunes devaient donc entrer pour aller les chercher auprès de lui. Mais derrière ces plaisanteries se révèle toute l’importance que ce fidèle compagnon occupe dans sa vie.

Fréda parle à Pic lorsqu’elle réfléchit, lorsqu’elle est triste ou lorsqu’elle ressent le besoin de raconter quelque chose. Il lui permet de mettre des mots sur ce qu’elle ressent. Elle ne sait pas exactement d’où lui est venu son nom. « Il est Pic. Il a toujours été Pic. »

Ces jours-ci, leurs conversations tournent souvent autour de Jean. Habituellement, son fils vient passer une longue période auprès d’elle pendant l’été. Cette année, sa visite se fait attendre.

Des absences qui ne s’effacent pas

La solitude de Fréda ne date pas seulement de sa séparation. Elle a aussi perdu deux de ses trois fils.

Mario, le plus jeune, est décédé en Colombie-Britannique il y a une vingtaine d’années. Elle raconte avec émotion les circonstances dans lesquelles elle a appris sa mort, puis les difficultés rencontrées pour procéder à son identification à distance.

C’est finalement une photographie montrant un tatouage de papillon sur son bras qui a permis de confirmer son identité. Fréda porte aujourd’hui un papillon tatoué sur son propre bras, en souvenir de lui.

Capture décran le 2026 10 15 à 08.54.07

Fréda Bénard montre le papillon qu’elle s’est fait tatouer sur le bras en souvenir de son fils Mario, décédé il y a une vingtaine d’années. C’est grâce à une photographie de son tatouage semblable qu’elle avait pu confirmer son identité après son décès en Colombie-Britannique.

Gaétan, son deuxième fils, est mort d’un cancer il y a trois ans, lui aussi en Colombie-Britannique.

Dans son logement, leurs photographies occupent une place importante. Fréda les montre sans hésitation, raconte leurs histoires et évoque aussi les enfants et petits-enfants qui prolongent sa famille sur cinq générations.

Elle a connu d’autres deuils, dont celui de son frère Victor, dont l’anniversaire aurait été souligné récemment. Cette journée-là, le chagrin l’a submergée.

« Je ne sais pas si tu as déjà eu mal d’ennui. J’ai pleuré, pleuré, pleuré. Puis je me suis dit : tu vas aller marcher. Je suis revenue et ça allait mieux. »

La peine ne disparaît pas toujours, mais Fréda a appris à lui faire une place sans la laisser occuper toute sa vie.

Créer pour vivre le moment présent

Son atelier témoigne d’une imagination qui semble ne jamais manquer de projets.

Fréda peint des toiles, des pierres et des coquillages, tricote des pantoufles, fabrique des cartes de souhaits, décore des enveloppes et réalise des oeuvres en art diamant. Elle a aussi longtemps travaillé le bois à l’aide d’une scie à découper.

Même les petites taches sur le plancher de son atelier trouvent une seconde vie : elle les recouvre de fleurs peintes.

Capture décran le 2026 10 15 à 08.54.20

Depuis sept ou huit ans, elle participe au groupe Painted Travelers. Le principe est simple : les membres peignent des pierres ou des coquillages, les déposent dans des endroits publics et invitent les personnes qui les trouvent à les conserver ou à les cacher ailleurs.

Certaines de ses créations ont parcouru des distances étonnantes. Une pierre s’est notamment retrouvée à New York, où une enseignante l’a apportée dans sa classe.

Capture décran le 2026 10 15 à 08.54.28

Ces coquillages colorés font partie des créations que Fréda Bénard dépose au hasard lors de ses promenades dans le cadre de Painted Travelers. Les personnes qui les découvrent peuvent les conserver ou les cacher ailleurs pour poursuivre leur voyage.

Une autre découverte lui reste particulièrement chère. Lors d’une sortie à la Maison de Papillons avec le Club des Coeurs joyeux, elle a trouvé une pierre peinte cachée dans le gazon. En la retournant, elle a reconnu la signature de son frère Richard, qui l’avait déposée là quatre ans auparavant. « Je criais quasiment : c’est mon frère! Je n’en revenais pas! »

Capture décran le 2026 10 15 à 08.54.36

Lors d’une sortie avec le Club des Coeurs joyeux, Fréda Bénard a découvert cette pierre peinte, abandonnée dans le gazon depuis quatre ans. En la retournant, elle a eu toute une surprise : elle a reconnu la signature de son frère Richard! (Photos : Eric Bergeron

Pour Fréda, créer représente aussi une manière de retrouver son calme.

« Quand je suis là-dedans, je pense à ce que je fais dans le moment présent. Je peux avoir toutes les peines. Ça, puis marcher, ça m’aide. »

Elle marche presque tous les jours. Depuis qu’elle a décidé d’arrêter de conduire, il y a un an, elle fait ses commissions à pied. Lorsque la température ne lui permet pas de sortir, elle utilise un petit pédalier à l’intérieur.

Capture décran le 2026 10 15 à 08.54.44

Voici le petit pédalier qui permet à Fréda de rester en forme lorsque la météo ne se prête pas à ses marches quotidiennes.

Des coeurs joyeux et des journées bien remplies

Ancienne présidente et membre à vie du Club des Coeurs joyeux de Prince-Ouest, Fréda participe avec enthousiasme aux activités de ce regroupement d’aînés francophones. « Les Coeurs joyeux, c’est la meilleure chose dans laquelle j’ai embarqué. On a beaucoup d’activités! »

Créé en 2007 par le Conseil Rév. S.-É.-Perrey, le club favorise les rencontres et les activités culturelles, artistiques et physiques afin de combattre l’isolement des aînés. Fréda a reçu, au nom du club, le prix Étoile Santé 2024 décerné par le Réseau Santé en français de l’Île-du-Prince-Édouard.

La force de continuer

Fréda conserve un petit cahier où elle recopie des pensées qui la touchent. L’une d’elles semble résumer une bonne partie de son parcours.

« Sans mes problèmes, je n’aurai jamais découvert ma force. »

Elle a appris à se protéger sans se fermer aux autres, à reconnaître sa peine sans renoncer au plaisir, et à transformer ses journées en occasions de créer, de bouger et de partager.

Au moment de se quitter, elle insiste pour offrir une paire de pantoufles tricotées de ses mains. Elle sort aussi des petits gâteaux roulés à la fraise qu’elle a préparés elle-même. Il faut y goûter, évidemment. Pic, lui, reste tranquillement installé au salon.

Depuis plus de quatre décennies, il accueille les confidences de cette femme qui a tant aimé, tant perdu et qui trouve encore mille façons d’offrir un peu de bonheur autour d’elle.

Il n’a jamais eu besoin de lui répondre. Fréda a surtout besoin de quelqu’un à qui parler. Et elle a encore beaucoup de choses à raconter.

Capture décran le 2026 10 15 à 08.53.58

Fréda Bénard se souvient avec plaisir de Rent-A-Clown, une petite entreprise qu’elle avait ouverte avec son frère à Alberton. Elle y vendait des articles de fête et se déguisait elle-même en clown pour animer des fêtes d’enfants. « J’adorais ça! », raconte-t-elle en montrant l’enseigne qu’elle a conservée.