Communauté
05 Août 2026 Par ERIC BERGERON
Eileen Chiasson-Pendergast n'a jamais attendu qu'on lui donne la permission d'agir. Pendant plus d'un demi-siècle, elle a contribué à faire vivre la langue et la culture acadiennes à l'Île-du-Prince-Édouard.

En recevant l'Ordre de l'Île-du-Prince-Édouard, Eileen Chiasson-Pendergast ne voit pas l'aboutissement d'un parcours, mais plutôt une invitation à poursuivre le travail. Depuis plus d'un demi-siècle, elle contribue à faire vivre la langue et la culture acadiennes, non pas en attendant que les choses changent, mais en créant les occasions de les faire exister.

À première vue, rien chez Eileen ne laisse croire qu'elle ait passé une vie à bousculer les choses. Son calme, sa politesse et son sourire tranquille masquent pourtant une détermination peu commune. Lorsqu'elle estime qu'une cause est juste, elle avance, portée par ce qu'elle considère comme du simple gros bon sens.

Onzième personne acadienne à recevoir l'Ordre de l'Île-du- Prince-Édouard, Eileen Chiasson- Pendergast voit dans cette distinction bien plus qu'une reconnaissance personnelle. À ses yeux, la province reconnaît que les combats menés pendant des décennies avaient leur raison d'être.

« Je me suis surprise à penser : finalement, la province réalise qu'il y a des Acadiens, qu'il y avait du travail à faire, qu'il y en a qui a été fait, mais qu'il en reste encore. »

Mais à peine cette réflexion formulée, elle ramène aussitôt le mérite vers les autres, une habitude qui reviendra tout au long de notre entretien.

« Une personne reçoit la médaille, mais derrière elle, il y en a des centaines qui ont travaillé. Sans elles, je n'aurais rien pu accomplir. Si j'accepte cette distinction aujourd'hui, c'est surtout parce qu'elle représente tous ces gens qui ont cru aux projets. »

Elle résume son rôle à celui d'une tête de proue, rappelant que les véritables réalisations sont le fruit d'un effort collectif.

La fin d’un cycle

Pour Eileen, les plus grandes avancées de la communauté acadienne sont survenues le jour où elle a cessé de “demander la permission d'exister”.

Elle se souvient d'une rencontre avec des représentants du gouvernement, à l'époque où la communauté revendiquait une école française. Une question lui brûlait les lèvres.

« Pourquoi est-ce qu'on est obligés de demander la permission d'avoir quelque chose qui est déjà à nous? »

Cette interrogation cache toute sa vision de l'engagement communautaire. À ses yeux, il ne s'agissait pas de réclamer un privilège, mais de faire reconnaître un droit déjà inscrit dans l'identité même des Acadiens de l'Île-du-Prince-Édouard.

Le français se vit

Cette façon de voir les choses résume bien le reste de son parcours. Plutôt que d'attendre le changement, elle le fait avancer.

C’est avec cette conviction qu’elle multiplie les initiatives, et lorsque certains cherchent à réduire la place du français, elle ne transige pas. Un jour, devant un prêtre qui souhaitait modifier la tradition bilingue de la paroisse, elle lui répond simplement :

« Je ne suis pas ici pour négocier. Je suis ici pour vous dire ce qu'on va faire. Les Acadiens ont été déportés en 1755. Je peux vous dire qu'on ne sera pas déportés une deuxième fois. On va faire “Dans cette étable”, puis “Il est né”, puis “Les saints bergers”, parce que c'est ça qu'on fait depuis des centaines d'années. On fera une messe en anglais, et une en français. Point. »

Puis elle résume la suite en quelques mots : « C'est ça qu'on a fait. L'année après, il venait nous demander de l'aide. Il a compris qu'on ne voulait pas contrôler. On voulait aider. Puis, quand il est parti, il m'a dit : “Vous allez me manquer.” »

Faire vivre une culture

Pour Eileen, obtenir une école française n'a jamais été une fin en soi. Une langue ne survit pas simplement parce qu'on l'enseigne. Elle doit aussi se parler, se chanter, se jouer et se célébrer.

C'est cette conviction qui l'amène, dès les années 1970, à rêver d'un lieu où les Acadiens pourraient simplement vivre en français.

« J'avais dit : "Moi, j'aimerais qu'il y ait un endroit où on pourrait se rencontrer pour parler français, faire des choses en français." C'est de là que le Club Ti-Pa a commencé. »

Le principe est simple. Toutes les activités s'y déroulent en français.

« Si on parlait anglais, on devait payer une amende. Puis on avait une liste de mots qu'on disait toujours en anglais. Il fallait apprendre le mot français et l'utiliser. »

Rapidement, les projets se multiplient. Parce qu'elle n'a jamais eu accès, enfant, aux activités artistiques dont elle rêvait, elle refuse que les générations suivantes en soient privées.

« Moi, je voulais que mes filles aient des cours de danse. Je n'avais pas pu en avoir. Alors j'ai demandé : "Est-ce que vous voulez que j'organise ça?" Comme ça, ce ne sera pas juste mes deux filles, ce sera tous les autres enfants aussi. »

Des cours de danse naissent, suivis de chorales, de formations de violon, de spectacles et de pièces de théâtre. Au fil des ans, des centaines d'enfants montent sur scène, découvrent la musique traditionnelle et apprennent à vivre leur culture avec fierté.

« Lorsqu'on grandissait, il y avait un seul violoneux dans la région. Aujourd'hui, il y en a partout. Quand je vois trois générations jouer ensemble, je me dis qu'on a fait du progrès. »

Trouver son identité

Au fil des années, Eileen découvre que le théâtre fait bien plus que divertir. Il permet à une communauté de se reconnaître. L'idée naît lorsqu'elle assiste à une représentation de La Sagouine à Tignish. Ce jour-là, elle comprend qu'il est possible de raconter sa propre histoire avec ses propres mots.

« Tout ce que j'entendais, c'était : "On peut parler en acadien n'importe où." Je me suis dit : "Fais ça, toi, Eileen." »

Elle commence alors à écrire des pièces en français acadien. Au début, plusieurs hésitent.

« Des fois, les comédiens disaient : "Je ne peux pas dire ça." Je leur répondais : "Pensez- vous que je vous demanderais de faire quelque chose si je croyais que vous n'en étiez pas capables?" »

Peu à peu, la confiance s'installe. Les acteurs montent sur scène, le public se reconnaît dans les personnages, dans la langue, dans les histoires.

Puis, un soir, une femme s'approche d'elle.

« Elle m'a dit : "J'ai trouvé mon identité ce soir." » Eileen s'arrête un instant, comme si cette phrase résonnait encore des décennies plus tard.

« Quelqu'un avait trouvé son identité. » Pour elle, c'est peut-être la plus belle récompense. Les écoles, les organismes et les infrastructures donnent des outils à une communauté. L'art, lui, lui rappelle qui elle est.

Transmettre plutôt que diriger

Eileen a souvent été à l'origine de nouveaux projets mais refuse pourtant l'image de la femme qui mène tout. Pour elle, le véritable rôle d'un leader n'est pas de contrôler, mais de donner aux autres l'envie et les moyens d'agir.

« Je n'ai jamais voulu être indispensable. Si un projet dépend d'une seule personne, il est déjà en danger. Il faut toujours préparer quelqu'un d'autre à prendre la relève. »

Cette conviction explique peut-être pourquoi elle parle si rarement d'elle-même. Chaque réalisation ramène invariablement à une autre personne : un bénévole, un musicien, un enseignant, un parent, un jeune qui a accepté de monter sur scène.

À ses yeux, le plus beau succès n'est pas d'avoir créé des organismes, mais de voir d'anciens enfants devenir aujourd'hui les artisans de la vie culturelle acadienne. « Quand je les vois continuer sans moi, je me dis qu'on a réussi. »

Le travail n'est pas terminé

Recevoir l'Ordre de l'Île-du- Prince-Édouard n'a pas changé sa façon de voir les choses. Si cette reconnaissance lui fait plaisir, elle y voit surtout l’occasion d’avancer la langue et la culture. « Il reste encore du travail à faire. »

Elle sourit en le disant, elle se dit optimiste. Après tout, toute sa vie lui a appris qu'une communauté avance lorsque des gens ordinaires décident simplement de faire leur part.

L'Ordre de l'ÎPÉ souligne un parcours exceptionnel. En terminant notre entretien avec Eileen Chiasson-Pendergast, on retient surtout ce qu'elle a contribué à bâtir : une communauté plus confiante, où des générations d'Acadiens n'ont plus besoin de demander la permission d'exister.

on ne demande plus la permission 2 

La médaille de l'Ordre de l'ÎPÉ, la plus haute distinction honorifique de la province, est remise à des personnes ayant apporté une contribution exceptionnelle à la société insulaire.

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