Société
21 Septembre 2026 Par Amayes Hadj Amar
Images : Eyestetix Studio et Jakub Żerdzickisur, Unsplash / Montage : La Voix acadienne

Pendant longtemps, l'Île-du-Prince-Édouard a été la championne canadienne de la croissance démographique. Ce temps semble révolu. Pour la première fois depuis plus de vingt ans, plus de gens ont quitté la province vers l'étranger qu'il n'en est arrivé. Un changement brutal qui inquiète déjà plusieurs secteurs de l'économie.

Selon les plus récentes données, l'Île a enregistré une perte migratoire internationale nette d'environ 408 personnes au troisième trimestre de 2025. C'est du jamais vu depuis la fin de 2003. Pendant des années, la province avait plutôt l'habitude d'accueillir plus de nouveaux arrivants qu'elle n'en perdait, une tendance qui avait nourri sa croissance économique et permis de remplir des postes dans presque tous les secteurs.

Le changement de cap n'est pas arrivé par hasard. Ottawa a réduit ses cibles annuelles d'immigration permanente à l'échelle du pays, les faisant passer à 395 000 personnes en 2025, puis à 380 000 en 2026 et à 365 000 prévues pour 2027. Le nombre de candidats à la résidence permanente que l'Île-du-Prince-Édouard peut désigner elle même a aussi été réduit de moitié par le fédéral. Mais la province avait déjà commencé à resserrer ses propres critères avant même ces coupures d'Ottawa, une décision assumée par le gouvernement provincial.

En 2025, un peu plus de 2 200 personnes sont devenues résidentes permanentes dans la province, soit environ 38 % de moins que le sommet atteint en 2023.

Le Canada compense, mais pas assez

Il n'y a pas que l'immigration internationale qui compte dans ce portrait. La migration interprovinciale, c'est-à-dire les gens qui déménagent d'une province canadienne à une autre, a continué d'apporter du sang neuf à l'Île. En 2025, la province a gagné environ 1 600 personnes de plus provenant du reste du Canada qu'elle n'en a perdu.

Ce gain ne suffit toutefois pas à compenser entièrement le ralentissement du côté international. Le résultat net, c'est une croissance démographique beaucoup plus modeste que celle observée ces dernières années, à un moment où plusieurs employeurs comptaient justement sur l'arrivée de nouveaux travailleurs pour pourvoir leurs postes vacants.

Des employeurs déjà inquiets

Dans les usines de transformation alimentaire, les fermes et les entreprises de pêche, plusieurs patrons avaient pris l'habitude de recruter à l'étranger pour pourvoir des postes difficiles à combler localement. Avec le resserrement des cibles d'immigration, certains craignent de manquer de bras dans les prochaines saisons.

Il y a aussi la question du vieillissement de la population. Une bonne partie des nouveaux arrivants des dernières années étaient de jeunes familles ou des travailleurs en début de carrière. Avec moins de nouveaux arrivants, la population insulaire risque de vieillir plus vite, ce qui pourrait accentuer la pression sur le système de santé et les services sociaux dans les années à venir.

Le gouvernement mise sur une croissance « équilibrée»

Du côté du gouvernement provincial, on ne parle pas d'un recul, mais d'un ajustement voulu. Le ministère de la Main d'œuvre et de l'Enseignement supérieur a fourni à La Voix acadienne une réponse officielle sur la question. Selon le ministère, l'immigration demeure essentielle à la province, mais l'approche doit être repensée. « Notre approche va au-delà de la simple résolution des pénuries de main-d'œuvre », précise le ministère, ajoutant que la province veut aussi aider les nouveaux arrivants à s'enraciner et à tisser des liens dans leur communauté, pas seulement pourvoir des postes vacants.

Cette approche s'inscrit dans un cadre baptisé « Grandir ensemble », qui vise à faire correspondre les besoins en main-d'oeuvre avec la capacité réelle de la province en matière de logement, d'infrastructures et de services publics. Selon les documents budgétaires provinciaux pour 2026, la croissance démographique devrait continuer de ralentir en 2026 et en 2027 en raison des changements de politique fédéraux et provinciaux, avant qu'une reprise ne soit prévue à partir de 2028, avec une augmentation progressive des flux migratoires.

Malgré ce ralentissement, le ministère souligne que l'économie insulaire reste en bonne santé. « L'économie de l'Île a continué d'afficher une solide performance en 2025 », indique-t-on, précisant que le PIB réel de la province a crû de 2,8 % l'an dernier. La croissance de l'emploi a d'ailleurs dépassé les 3 % depuis le début de 2026, et le secteur de la construction a connu une expansion particulièrement forte, avec des mises en chantier robustes en 2024 et en 2025.

La province dit aussi vouloir investir davantage dans la formation et la rétention de la main-d'oeuvre déjà présente sur l'Île, qu'il s'agisse de nouveaux arrivants ou de résidents de longue date, plutôt que de miser uniquement sur le recrutement à l'étranger pour combler les besoins des employeurs.

Un fossé qui reste à combler

Reste que ce discours rassurant ne dissipe pas entièrement les inquiétudes de certains employeurs, qui doivent déjà composer avec des postes plus difficiles à pourvoir. Entre la volonté du gouvernement de ralentir la croissance pour souffler un peu sur le logement et les services publics, et les besoins immédiats de main-d'oeuvre de plusieurs entreprises, un certain fossé persiste. Une mise à jour des perspectives économiques de la province doit être publiée cet automne, ce qui pourrait donner un premier indice de la direction que prendra l'Île dans les prochains mois.

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