Le Carrefour de l’Isle-Saint-Jean, à Charlottetown, a vibré au rythme d’une grande prise de conscience. En partenariat avec le Salon du livre et Santé ÎPÉ, l’établissement a rassemblé les élèves de la 10e, 11e et 12e année pour une conférence percutante. Animée par la chercheuse montréalaise Magali Dufour, cette rencontre a mis en lumière les pièges invisibles des réseaux sociaux et des jeux vidéo sur le quotidien des adolescents.
Venue directement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) pour sa première visite dans la province, la professeure titulaire Magali Dufour, Ph. D., n’est pas venue faire la morale. Avec des mots simples et une grande ouverture, elle a d’abord rappelé à quel point les technologies ont évolué en à peine trente ans. Si l’arrivée d’Internet soulevait un enthousiasme immense, la réalité d’aujourd’hui est bien différente : les plateformes modernes comme TikTok ou Fortnite sont conçues sur mesure pour capter notre attention.
«Contrairement aux autres substances, la drogue numérique est dessinée spécifiquement pour les intérêts de chacun», a expliqué la spécialiste. Elle a notamment décrit le mécanisme du scrolling (le défilement infini), inventé en 2012, qu’elle qualifie de véritable machine à perte de contrôle. En provoquant des décharges répétées de dopamine — l’hormone du plaisir —, ces applications fonctionnent sur le principe du renforcement positif, un peu comme les petites croquettes qu’on donne à un chien pour l’instruire. De plus, elles offrent un renforcement négatif en permettant d’échapper instantanément à l’ennui ou au stress d’une mauvaise journée. Le geste de prendre son téléphone devient alors un réflexe automatique, répété entre 100 et 200 fois par jour par plusieurs utilisateurs.

Magali Dufour, lors de sa présentation sur l’impact des écrans et des réseaux sociaux. (Photo : Amayes Hadj Amar)
Un impact direct sur le sommeil et l’estime de soi
Les chiffres présentés par la chercheuse parlent d’eux-mêmes et confirment qu’au-delà de quatre heures de loisir par jour devant un écran, les signaux d’alarme s’allument. Les impacts les plus marquants se font ressentir sur la santé mentale et la qualité de vie des jeunes.
Le sommeil reste la première victime. Beaucoup d’élèves admettent garder leur appareil dans la chambre et prolonger leurs sessions tard dans la nuit pour regarder une dernière vidéo ou répondre à une notification. Or, ce manque de repos nourrit directement l’irritabilité et l’anxiété au quotidien. Le deuxième impact majeur touche l’estime de soi. En se comparant continuellement à des vies parfaites, filtrées et irréalistes sur les réseaux, les adolescents développent une forte insatisfaction face à leur propre existence et à leur image corporelle. Enfin, la concentration en prend un coup dur. Le cerveau humain n’étant pas fait pour le multitâche, la simple présence d’un téléphone sur un bureau diminue les performances. Même sans y toucher, la tentation visuelle déconcentre l’élève, et il faut parfois jusqu’à 20 minutes pour se replonger pleinement dans un travail scolaire après avoir coupé sa tâche.
Reconnaître les signes pour mieux s’entraider
Comment savoir si une réelle dépendance s’est installée? L’Organisation mondiale de la santé (OMS) reconnaît déjà officiellement le trouble lié au jeu vidéo, et la recherche avance vite sur les réseaux sociaux. Magali Dufour a partagé trois critères majeurs pour identifier un problème, que ce soit chez soi, chez un membre de la famille ou chez un ami : la perte de contrôle sur le temps passé, le fait que l’écran devienne le centre unique d’intérêt au détriment des anciennes passions, et l’apparition de conséquences négatives sur la vie sociale ou scolaire.
L’isolement dans la chambre, la baisse d’humeur et le fait de ne plus être réellement disponible lors d’une conversation sont des indices clairs. «Quand les amis commencent à se plaindre qu’on n’est plus là, c’est souvent le signal le plus fort», a rappelé la conférencière. Présente lors de l’événement, Élise Arsenault, directrice et analyste des services en français à Santé ÎPÉ, a pu constater l’importance de ces échanges directs pour outiller la communauté de l’île. Pour aider un proche en difficulté, la chercheuse conseille d’éviter les reproches rigides et de privilégier plutôt l’expression d’une inquiétude sincère face aux changements constatés.

Les élèves de la 10e, 11e et 12e année présents pour assister à la conférence. (Photo : Amayes Hadj Amar)