Ancien marin et président de la Légion royale canadienne de Wellington, Mario Couture évoque son parcours, ses valeurs et l’importance de toujours se souvenir.
Le lundi 3 novembre, le soleil s’inclinait doucement derrière le monument situé devant la Légion royale canadienne de Wellington. Devant la bâtisse, une soixantaine de petites croix blanches s’alignent au sol, deux groupes de deux rangées, comme un bataillon prêt pour le service. Chacune porte le nom d’un jeune homme parti au combat qui n’est pas revenu. «Et dire que chaque croix représente une famille en deuil»,murmure Mario Couture.
De tous les soldats qui ont servi, ceux de la région Évangéline et des villages avoisinants ont été très nombreux à se porter volontaires, dit-il. Le dernier d’entre eux est décédé récemment. «C’était un grand homme.» Derrière Mario, une cascade de coquelicots se déverse de la toiture de la bâtisse pour atteindre le sol. Une sorte de rappel du sang qui a coulé au service de notre liberté.

Mario Couture partage un peu de son vécu et ses valeurs pour ce qui est de se souvenir. (Photo : Éric Bergeron)
Sa poignée de main est solide, comme lui. On se présente, puis on entre à l’intérieur après un dernier regard vers le monument. Assis en retrait, à une table qui en a entendu bien des histoires, Mario se souvient de son parcours.
«J’ai eu une belle enfance. Nous n’étions pas riches, mais nous ne manquions de rien. Jeune, je fréquentais les bars et, de fil en aiguille, j’ai dû faire un choix : continuer dans cette voie ou me prendre en main.» La tranquillité des lieux souligne la gravité de ses propos. «C’est comme ça que j’ai rejoint le service. »
Il évoque les amitiés forgées dans les Forces : «Nous sommes tissés serrés, des familles de choix. Ces liens ne se brisent jamais.» Mais il comprend aussi le silence des vétérans : «On ne veut pas que nos proches s’imaginent ce qu’on a pu voir. On revient d’un déploiement, on repeint le bateau pour cacher les impacts de balles, et on sourit comme si de rien n’était. La vie continue. »
Ce «retour à la vie civile» est souvent difficile.
«Tu découvres que tes enfants ont grandi sans toi, que tu as manqué l’anniversaire de ton épouse. Tu apprends à réintégrer une vie à laquelle tu n’as pas participé.» Il dit cela sans amertume, la voix douce, avant de parler de Kathleen. «C’est à elle que je dois tout. Elle a su élever nos enfants d’une manière exceptionnelle. Mon devoir, c’était de la soutenir, mais c’est elle qui a tout fait.»
Mario Couture raconte ensuite quelques-unes de ses missions : saisies d’armes dans le golfe d’Oman, opérations humanitaires en Haïti, appui à la Garde côtière pour repousser des navires de pêche étrangers. «Le manque de moyens dont nous disposons est une honte, dit-il. J’ai été opérateur sonar. Nous fabriquons au Canada les systèmes les plus avancés au monde, mais nous n’avons pas les moyens de nous en procurer pour nos propres navires.»
Selon lui, les Forces canadiennes ont appris à maximiser l’équipement désuet. «Personne au monde ne peut en faire autant avec si peu. Il hausse les épaules : « C’est honteux, mais maintenant que je suis retraité, je peux le dire. J’aime mon pays. Je veux simplement qu’on lui donne les moyens de se défendre. »
La conversation s’allège
«Le meilleur café que j’ai bu? À Cádiz, en Espagne!» s’exclame-t-il en riant.
Il raconte en avoir bu trois d’affilée, ébloui par le goût. «J’ai parlé sans arrêt pendant une heure! Le lendemain, ils m’ont coupé après la première tasse», dit-il en souriant. Ses yeuxpétillent lorsqu’il évoque la Méditerranée : «Corfou en Grèce est la plus belle ville que j’aie visitée. Et la gentillesse des gens, surtout en Sicile, est inoubliable.»
Mario a pris sa retraite en 2015, après une longue carrière. Mais la relève au sein de la famille y est déjà : un de ses fils s’est enrôlé comme opérateur sonar, et son gendre est officier en approvisionnement. Aujourd’hui président de la Légion, il veille à son bon fonctionnement.
«Savoir bien s’entourer, c’est la clé du succès. Je ne dirige pas la Légion comme une unité militaire. Mon approche, c’est de valoriser les forces de chacun et d’encourager les efforts de tous.»
Une visite des lieux
« Si un désastre frappe ici, on a de quoi accueillir les gens.» Les lits pliables, la cuisine impeccable, les salles prêtes à servir de refuge : tout est organisé. Pour souligner le Jour du Souvenir, le 11 novembre, nous avons partagé un banquet avec les membres de la Légion qui désiraient participer. À souligner qu’un groupe de jeunes du Club 4-H de la région Évangéline y était pour servir le repas.
Dans le bar, les tables portent les emblèmes des six corps : les Forces armées, la Marine royale, les Forces aériennes, la Gendarmerie royale, la Marine Marchande et la Garde Côtière. «Ce bois-là devait servir comme bois de chauffage, mais un artisan local en a fait des tables.» Sur un mur, les portraits des anciens présidents rappellent le passage du temps : un coquelicot marque les vétérans disparus, une feuille d’érable les civils décédés après avoir servi la communauté.
Quand on lui demande quel héritage il souhaite laisser, il répond sans hésiter : «Je veux que les jeunes comprennent pourquoi on est respectés comme Canadiens. Si on ne parle pas allemand aujourd’hui, c’est grâce à ces jeunes dont les noms sont sur les croix dehors. Il faut qu’ils sachent la chance qu’ils ont de vivre dans un pays en paix, où la guerre n’a jamais touché nos terres. Il faut qu’ils soient fiers. »
Mario Couture souligne le besoin urgent que la relève se manifeste pour garantir la survie de la Légion. Selon lui, l’avenir de l’organisation repose sur la participation des plus jeunes générations, celles qui, sans avoir connu la guerre, peuvent néanmoins en porter la mémoire et en comprendre la valeur.
Il prend une pause, puis ajoute : «Chaque fois que j’ai fait une bonne action, j’ai pensé à mon père. Je me disais qu’il me regardait d’en haut et qu’il me disait : “C’est exactement ce que tu devais faire, mon gars.” Et c’est tout ce dont j’ai besoin.»

Sur ce mur, dans la Légion royale canadienne de Wellington, on peut voir des photos des présidents depuis ses débuts. (Photo : Marcia Enman)