Société
14 novembre 2022 Par Propos recueillis par Marine Ernoult / IJL – Réseau.Presse – La Voix acadienne
Jeanne Millet est docteure en biologie végétale et en architecture de l’arbre, professeure à l’Université de Montréal. (Photo : François Huot)

Après le passage de Fiona, le PDG de Maritime Electric veut davantage élaguer les arbres à proximité des lignes électriques.  Jeanne Millet, docteure en biologie végétale et en architecture de l’arbre, estime que c’est une mauvaise idée.  Elle explique son point de vue à La Voix acadienne et partage des pistes de solutions pour que les fils électriques cohabitent avec les arbres.

À la suite du passage de Fiona, le PDG de Maritime Electric, Jason Roberts, a suggéré d’augmenter le budget d’élagage des arbres afin que le réseau électrique de l’île puisse résister au passage de la prochaine tempête.  Il considère que les branches et les arbres tombés sur les lignes ont causé la majorité des pannes généralisées dans la province. 

Jeanne Millet, docteure en biologie végétale et en architecture de l’arbre, professeure à l’Université de Montréal, autrice de plusieurs ouvrages sur le sujet, nous donne son avis.  À ses yeux, tailler un arbre à répétition n’est pas la solution, et aurait, au contraire, des effets contreproductifs sur le réseau électrique.

Que pensez-vous de cette volonté d’émonder davantage les arbres? 

Les scientifiques savent maintenant que plus on taille un arbre, plus on l’affaiblit, avec l’apparition de nombreux problèmes.  Chaque fois que l’on coupe ses branches, qu’on élimine des pousses considérées comme disgracieuses le long d’un tronc, on le met en danger.  Toute taille représente un traumatisme qui le fragilise.  Cela lui cause des plaies qui l’exposent aux maladies, désorganisent sa structure, menacent son équilibre et écourtent sa vie.

Élaguer systématiquement les arbres a aussi des effets contreproductifs.  Chaque fois qu’on coupe la tête d’un arbre, on le stimule à produire des branches encore plus à risque de tomber.  Chaque fois qu’on coupe ses racines pour refaire un trottoir, on le déstabilise et on le rend sensible au déracinement. 

Pour vraiment éviter que tout arbre tombe sur les lignes lors de tempêtes comme Fiona, il faudrait qu’ils soient plantés à plus de 20 ou 30 mètres du réseau, hauteur qu’ils atteignent à maturité.  On parle littéralement d’une désertification des villes. 

C’est impensable à l’heure où l’on a besoin d’arbres forts et stables pour nous protéger de la pollution et des canicules.  On doit vraiment remettre en question toutes les interventions humaines sur les arbres, et cesser de les voir comme des nuisances. 

Est-ce que des études ont été menées sur le sujet? 

Une étude financée par Hydro-Québec dans les années 1990 a montré que les tailles qu’elle pratique à proximité du réseau électrique aggravent le problème d’encombrement.  Les émondages importants qu’elle dispense aux arbres provoquent des repousses fortes là où elles sont indésirables.  Pire, ces tailles déclenchent une récurrence à long terme des repousses indésirables, ce qui oblige les élagueurs à revenir tous les trois à cinq ans.  Finalement, ça coûte cher aux contribuables.

Quelles solutions préconisez-vous? 

Plutôt qu’éliminer les arbres et se priver de leurs nombreux bénéfices, il serait plus judicieux de solidifier le réseau de distribution.  On pourrait par exemple installer un fil de fer (non alimenté) au-dessus des fils conducteurs pour bloquer physiquement le passage et éloigner les branches qui tombent. 

Pour ce qui est des arbres qui poussent à proximité du réseau, il faut les laisser établir rapidement une charpente végétale forte et stable.  Une telle charpente ne ploiera pas facilement sous le vent, et ne rentrera pas en contact avec les fils.  Cela demande de faire un suivi plus serré de leur développement pendant leur phase de jeunesse en orientant leurs tiges plutôt que les tailler, en tolérant temporairement la présence de rameaux, etc. Ça permet ensuite de diminuer les besoins d’intervention à long terme. 

Est-ce que cela veut dire que le métier d’élagueur est voué à disparaître? 

Pas du tout, on aura toujours besoin de leur travail.  Mais la profession doit retrouver ses lettres de noblesse.  Les élagueurs doivent apprendre à intervenir bien plus légèrement en fonction de l’état de l’arbre et du besoin d’aménagement. Il faut développer les formations sur le mode de développement des arbres, et leur architecture plutôt que sur la taille.  Les arbres savent très bien comment pousser tout seul pour atteindre le meilleur de leur forme.  

Arbres1Chaque fois qu’on coupe les racines d’un arbres pour refaire un trottoir, on le déstabilise et on le rend sensible au déracinement.  (Photo : Archives LVA)

Arbres2Chaque fois qu’on coupe la tête d’un arbre, on le stimule à produire des branches encore plus à risque de tomber.  (Photo : Archives LVA)

Abonnez-vous à La Voix acadienne pour recevoir votre copie électronique ou la version papier

Société