À l’Île-du-Prince-Édouard, comme dans le reste du Canada, les langues autochtones sont menacées de disparition. Écoles résidentielles, mondialisation, urbanisation, les causes sont multiples. L’Organisation des Nations unies s’est donné dix ans pour les sauver. Les chercheurs appellent de leur côté les autorités à agir de toute urgence pour préserver ce trésor culturel.
La langue mi’kmaq est menacée à l’Île-du-Prince-Édouard. Seulement 45 personnes l’utilisent encore comme langue maternelle, et pire, il n’y a plus que 10 individus qui le parlent le plus souvent à la maison. C’est ce que révèlent les données du dernier recensement publiées par Statistique Canada le 17 août dernier.
La situation préoccupante du Mi’kmaq à l’Î.-P.-É. témoigne de la crise linguistique que connaît actuellement le Canada. Au pays, on estime que la moitié des 50 à 90 langues parlées par les Premières Nations (le chiffre est sujet à débats) pourrait disparaître d’ici 10 à 15 ans.
«On n’a jamais vu autant de langues mourir en si peu de temps», constate Vincent Collette, professeur invité en sciences du langage à l’Université du Québec à Chicoutimi.
«Une tragédie se joue sous nos yeux, de nombreuses langues autochtones de tradition orale partent sans laisser de trace. Quand le dernier des locuteurs meurt, sa langue s’éteint avec lui», renchérit Sylvia Kasparian, professeure de linguistique à l’Universitéde Moncton.
«On peut parler de génocide culturel»
Le phénomène n’est pas nouveau. Dès la fin du 19e siècle, et la création des pensionnats autochtones, «on a cherché à faire disparaître les langues des Premières Nations, afin d’assimiler de force leurs membres dans une société canadienne qu’on ne pouvait pas considérer autrement qu’anglophone, chrétienne et pratiquant pleinement les valeurs occidentales», explique Louis-Jacques Dorais, professeur émérite d’anthropologie à l’Université Laval.
«L’interdiction de parler des langues dévalorisées et méprisées s’est transmise à travers les générations. On peut parler de génocide culturel», ajoute Sylvia Kasparian.
La disparition s’accélère aujourd’hui au rythme de «la mondialisation, de l’absence quasi totale de médias en langues autochtones, et de l’attrait de l’anglais considéré comme seule langue vraiment utile sur le marché de l’emploi canadien», analyse Louis-Jacques Dorais.
L’urbanisation d’un nombre croissant d’autochtones joue également un rôle délétère. «Plus une communauté est isolée, plus sa langue est préservée, observe Vincent Collette. Même la construction de routes et la déforestation ont un impact, car les ainés transmettent souvent leur langue aux jeunes lors de séjours en forêt».
«Une tragédie au niveau identitaire»
Les Autochtones voient leurs langues qui se meurent, avec des impacts psychologiques importants. «C’est une tragédie au niveau identitaire, ce sont les fondements de leur culture qui s’effacent», Vincent Collette.
Pour faire face à cette crise sans précédent, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) vient de lancer la Décennie internationale des langues autochtones, qui doit durer jusqu’en 2032.
Décrit par l’UNESCO comme un «outil de reconquête linguistique», il vise essentiellement «la revivification et la transmission des langues autochtones», à travers un certain nombre de résolutions et de propositions à l’échelle mondiale.
Derrière ses grandes ambitions, quels seront les impacts concrets de ce vaste programme? L’Organisation des Nations unies (ONU), par exemple, ne pourrait obliger le Canada à ajouter les langues autochtones à ses deux langues officielles, même si cette question est actuellement en débat.
«Je doute que ça change concrètement les choses. C’est loin d’être suffisant pour revitaliser les langues dans l’intimité des foyers», considère Vincent Collette.
Fierté retrouvée
Sylvia Kasparian se montre, elle, plus optimiste. À ses yeux, le chantier de l’UNESCO va donner «plus de visibilité à la question, en faire un sujet d’actualité». Il aura aussi l’avantage de «sensibiliser l’opinion publique, et d’accentuer la pression sur les gouvernements pour qu’ils agissent concrètement, changent les politiques linguistiques et augmentent leurs soutiens financiers», souligne la chercheuse.
Mais les trois spécialistes sont unanimes : les jeunes générations sont en train de se réapproprier leurs langues. «Il y a un renversement de situation et le complexe d’infériorité culturelle fait place à une grande fierté identitaire et au désir de préserver et faire valoir les langues des Premières Nations, des Inuit et des Métis», salue Louis-Jacques Dorais.
L’universitaire est persuadé que le gouvernement fédéral et certains gouvernements provinciaux finiront par reconnaître les langues autochtones comme langues nationales. Pour l’heure, Ottawa a adopté une loi fédérale sur les langues autochtones en 2019, qui a notamment débouché sur la nomination du tout premier commissaire aux langues autochtones.
Sylvia Kasparian est professeure de linguistique à l’Université de Moncton. (Photo : Gracieuseté)