Réunis au Credit Union Place de Summerside le 27 avril, les élus municipaux de l’Île ont fait face à une réalité incontournable : les coûts augmentent, les besoins aussi. Devant cette pression, plusieurs en viennent à la même conclusion : villes, villages et municipalités rurales réclament une autonomie accrue dans la gestion des fonds publics.
Le foyer de réception du Credit Union Place se remplit rapidement. On s’attarde devant la table où sont déposés viennoiseries et café. Les discussions se mêlent les unes aux autres. Ici et là, quelques paroles se distinguent. Un thème émerge : l’autonomie. Ou plutôt, le besoin d’y parvenir.
La Fédération des municipalités de l’Île-du-Prince-Édouard (FPEIM) représente les municipalités de la province. Elle agit comme porte-parole auprès des gouvernements provincial et fédéral et offre du soutien, de la formation et des ressources aux élus et aux municipalités. Cette année, l’assemblée générale attire une participation importante.
Des réalités différentes, un déséquilibre partagé
Bruce MacDougall, président de la Fédération, rappelle le rôle central des gouvernements municipaux, responsables des services essentiels et du bon fonctionnement des communautés. Mais il insiste aussi sur la pression grandissante qui pèse sur eux, autant financière que décisionnelle. « On doit travailler ensemble. La Fédération est là pour ça : soutenir les municipalités, les représenter et les accompagner dans leurs responsabilités. »
Même son de cloche du côté du maire de Summerside, Dan Kutcher, qui insiste sur le rôle fondamental des municipalités, tout en soulignant les limites actuelles du cadre dans lequel elles évoluent. «Nous prenons des décisions importantes pour nos communautés, avec les meilleures informations dont nous disposons, mais dans une structure qui n’est pas toujours adaptée à nos réalités. Les municipalités ne sont pas simplement des créations administratives : elles sont le niveau de gouvernement le plus près des gens, celui qui doit répondre concrètement aux besoins du quotidien. »
Ce à quoi Rick Morrison, conseiller de Summerside, attablé confortablement, mais visiblement préoccupé, précise un peu plus tard à La Voix acadienne :
«Au fond, tout le monde est un peu dans la même position : on cherche du financement, on cherche de nouvelles façons de faire, on essaie de faire avancer les choses et de servir nos communautés. La volonté y est, mais les moyens nous manquent.»
À cette réalité s’ajoute une nuance importante, soulevée par Jo-Anne Harvey, mairesse de Crapaud. Selon elle, la taille des municipalités rurales continue d’influencer leur poids dans les décisions. «Les petites communautés à l’Île souffrent de par leur taille. Pourtant, on représente la majorité du territoire. C’est difficile à comprendre.»

La conseillère municipale de Malpeque Bay, Marla Simmons, et la mairesse de Crapaud, Jo-Anne Harvey, résument bien l’état d’esprit partagé dans la salle : «Les gens viennent s’installer chez nous pour la tranquillité, pour le fait qu’on se connaît tous. On peut marcher dans la rue et reconnaître ses voisins. On se préoccupe les uns des autres. On a du bon voisinage ici. Et j’aimerais que ça reste comme ça. Mais je ne sais pas si c’est encore viable.»
Le modèle financier atteint ses limites
David Campbell, président de Jupia Consultants, et le Dr Craig Brett, professeur d’économie à l’Université Mount Allison, ont offert une perspective claire du problème. «Une des difficultés marquantes pour toute municipalité, c’est la dépendance à la taxe foncière. C’est une source de revenus importante, mais fragile. Les gens réagissent quand leur évaluation augmente, quand leur compte de taxes monte, explique David Campbell. Cette pression politique retombe directement sur les municipalités, qui n’ont pas beaucoup d’autres outils pour compenser. »
Le Dr Brett enchaîne en élargissant la discussion : «Avec le temps, les coûts s’accumulent. Pendant ce temps-là, l’aide des autres niveaux de gouvernement diminue. Et quand le système ne suit pas, ce sont les municipalités qui se retrouvent à absorber toute la pression.»
Dans ce contexte, la taxe foncière demeure l’outil principal, mais ses limites sont bien évidentes. «Les municipalités ont besoin de diversifier leurs sources de revenus. Si elles dépendent d’un seul outil, elles deviennent vulnérables», ajoute David Campbell. Parmi les pistes évoquées, l’accès à une part de la taxe de vente, des revenus liés au développement ou encore d’autres formes de financement plus stables permettraient aux municipalités de mieux planifier et de réduire leur dépendance à une seule source.
L’autonomie visée
Dans la salle, les discussions se poursuivent entre les présentations. Tous s’accordent pour dire que les municipalités sont l’instance gouvernementale la plus proche des citoyens. L’échelle à laquelle elles opèrent exige non seulement une capacité financière importante, mais aussi une flexibilité d’approche qui permettrait d’apporter des réponses plus rapides et mieux adaptées aux réalités du terrain. Or, plusieurs estiment que le cadre actuel demeure lourd, parfois trop rigide pour suivre le rythme des besoins.
Pour plusieurs, la solution passe par une autonomie accrue. Non pas pour se soustraire aux autres niveaux de gouvernement, mais pour être en mesure d’agir plus directement, là où les décisions prennent forme, dans les villes, les villages et les municipalités rurales.
«Les gens ne vivent pas dans une province. Ils vivent dans une municipalité. Tout ce qui touche à la qualité de vie se passe à l’échelle locale», rappelle David Campbell.

Dan Kutcher, maire de Summerside, a souligné que « Quand on sait ce qu’on veut accomplir, il devient plus simple de prendre des décisions cohérentes et de s’y tenir. »

Richard Pellissier-Lush, gardien du savoir Mi’kmaq de Lennox Island, a ouvert l’assemblée par une prière et un chant traditionnels. « Je vous invite à prendre ce moment pour accueillir ce qui sera partagé aujourd’hui et à en retenir ce qui pourra servir à vos communautés », a-t-il lancé en guise de bienvenue.

Sally Pitt, ancienne journaliste de la CBC, animait un échange avec David Campbell (à gauche) et Dr Craig Brett sur les finances municipales. « La dépendance à la taxe foncière demeure une faiblesse importante », ont-ils souligné. (Photos : Eric Bergeron)