Sur l’Île-du-Prince-Édouard, les courses attelées font partie du paysage depuis des générations. Mais derrière le spectacle des soirs de course se cache un univers de travail quotidien, de passion et de transmission familiale. Rencontre avec Corey MacPherson, entraîneur et jockey insulaire qui poursuit son rêve dans les écuries du circuit des Maritimes.
Par un matin brumeux et humide, une silhouette apparaît au loin sur la piste de Red Shores, à Charlottetown. Le grondement léger des sabots se rapproche peu à peu. Un jockey et son attelage filent à toute allure dans le sens des aiguilles d’une montre, soulevant derrière eux une fine brume de terre mouillée. Dans l’air froid flotte une odeur de foin et de cuir. Le silence du matin est soudain rompu par le passage du jog cart. Le jockey envoie la main au passage. Il est tôt. Mais ici, la journée a commencé depuis longtemps.
On ferre le cheval
Dean Richards connaît ce monde mieux que la plupart. Sa tuque rappelle l’importance persistante de la vie agricole, même dans l’ère moderne où évolue aujourd’hui ce sport. On peut y lire : « I farm. You eat ». Depuis 45 ans, il ferre les chevaux de course.
« Il y a beaucoup plus de vitesse aujourd’hui qu’avant », explique Dean en rangeant ses outils. « Les lignées se sont améliorées, les surfaces de piste aussi. Et les fers ont évolué. Plusieurs chevaux portent maintenant des fers en aluminium. Ça aide leur allure et ça peut améliorer la vitesse. »
Il franchit la porte qui mène à l’écurie suivante, puis se retourne.
« Chaque cheval est différent. Certains ont besoin de plus de support, d’autres de fers plus légers. Le travail, c’est de trouver ce qui fonctionne le mieux pour chacun. »
Sur l’Île, la saison de course se termine généralement à la fin janvier, mais les chevaux continuent d’être entraînés et préparés en vue du retour du printemps.

Un cheval Standardbred et son jockey effectuent une séance d’entraînement sur la piste de Red Shores à Charlottetown. Les chevaux tournent généralement de droite à gauche lors des entraînements, mais les courses se font dans l’autre sens. (Photo : Eric Bergeron)
Corey MacPherson de retour à l’écurie
Un peu plus loin dans l’écurie, un jeune homme brosse un cheval. La bête est curieuse, les oreilles dressées, le regard vif. Camco Colton, un jeune Standardbred encore au début de sa carrière, vient tout juste de terminer son entraînement et son jockey en profite pour lui passer la brosse, lentement, afin d’enlever la sueur et la poussière de la piste. Corey porte un coton ouaté simple, quelque peu couvert de paille. Son visage garde encore l’empreinte des lunettes de protection qu’il portait plus tôt ce matin sur la piste.
« À l’entraînement, les chevaux tournent dans le sens des aiguilles d’une montre. En course, c’est l’inverse. Avec le temps, ils comprennent que ce changement de direction signifie qu’il est temps d’accélérer. »
Corey est entraîneur. Il est responsable du bien-être des animaux à sa charge : le bon état de l’équipement, l’entretien de l’écurie, les soins médicaux et l’exercice. Son quotidien est entièrement consacré aux chevaux qui l’entourent. « Ce métier est très exigeant pour la vie personnelle et les relations. Heureusement, ma famille et moi sommes complices dans cette aventure et nous essayons d’en profiter pour passer le plus de temps possible ensemble, soit à l’écurie, soit sur la route, d’une piste à l’autre. » Mais ce qui le fait vraiment vibrer, c’est la course. Corey est aussi jockeyet propriétaire de sa propre écurie.
« C’est ça qui me donne le rush. Quand la barrière de départ s’ouvre et que huit chevaux partent en même temps, c’est une montée d’adrénaline incroyable. Même après des années, ça me donne encore des frissons. » Il tend le bras afin de prouver la vérité de son propos.

Corey MacPherson dirige son cheval lors d’une course sur la piste du Charlottetown Driving Park. « Chaque cheval a sa personnalité. Notre travail, c’est d’apprendre à travailler avec ça. » (Photo gracieuseté)
Une histoire de famille
Cette passion ne date pas d’hier. Chez Corey MacPherson, l’amour des chevaux est une affaire de famille. Il remonte aux journées passées, enfant, auprès de son grand-père dans les écuries.
« Quand j’étais petit, je m’asseyais sur ses genoux dans le jog cart pendant qu’il entraînait les chevaux », raconte-t-il. « C’est lui qui m’a transmis ça. Je ne sais pas si on appelle ça une passion ou une maladie, mais quand on l’attrape, c’est difficile de s’en débarrasser. »
Comme dans bien des métiers, tout commence par les tâches les plus simples. « Quand j’ai commencé, je pelletais surtout du fumier », dit-il en riant. « C’est un peu comme être plongeur dans une cuisine avant de devenir chef. » Et justement, à quelques pas de Corey se trouve une brouette bien remplie, rappel discret que ce travail fait toujours partie du quotidien.
Au fil du temps, le métier s’installe, à force de répétition et de passion. On apprend d’abord à entretenir les stalles, à manipuler les chevaux de façon sécuritaire. Puis vient l’apprentissage de l’entraînement, qui prépare éventuellement au jour où l’on prendra place derrière le cheval sur la piste. Corey obtient sa licence de jockey en 2009.
« J’ai été chanceux. Des gens ont cru en moi assez tôt. Ils m’ont confié leurs chevaux et ça m’a permis d’être jockey beaucoup plus rapidement que je l’aurais imaginé. »

Rosetown Mary est l’héritière d’une jument particulièrement importante pour la famille. Le grand-père de Corey aurait certainement été fier de voir ses performances sur la piste. (Photo : Eric Bergeron)
Rosetown Mary
Mais dans l’écurie de Corey MacPherson, les chevaux ne sont pas seulement des athlètes. Certains portent aussi une histoire. Dans une stalle voisine se trouve Rosetown Mary, une jument Standardbred au regard calme. Pour Corey, elle représente bien plus qu’un simple cheval de course.
« Mon grand-père avait une tumeur au cerveau », raconte-t-il. « Vers la fin de sa vie, il n’avait plus de cheval. » Son oncle décide alors d’y remédier. Il a dit : “Papa a eu des chevaux toute sa vie. Il ne mourra pas sans cheval.” La jument qu’ils achètent à ce moment-là deviendra le début d’une nouvelle histoire familiale, une histoire qui mènera, quelques années plus tard, à Rosetown Mary. Corey se souvient encore de son arrivée. « Au début, je n’étais pas convaincu. Je ne pensais pas qu’elle deviendrait grand-chose. Mais elle s’est révélée bien meilleure que ce que je pensais. On a eu beaucoup de plaisir avec elle. »
« Sa première course avec nous, elle a établi un nouveau record ici… et c’était la dernière course que mon grand-père a vue. » Quelques années plus tard, la jument est retirée de la course et mise à la reproduction. Son premier poulain devient Rosetown Mary. « Mary, c’est le nom de ma grand-mère. Et Rosetown, c’était le préfixe que mon grand-père donnait à ses chevaux. » Corey ajoute que la jument a même dépassé sa mère. « Elle est plus rapide et très intelligente sur la piste. »

« Chaque cheval a sa façon de bouger. Mon travail, c’est d’observer et d’ajuster les fers pour lui donner le meilleur équilibre possible », explique Dean Richards, maréchal-ferrant qui travaille avec les chevaux de course depuis plus de 45 ans. (Photo : Eric Bergeron)
Une victoire retentissante
Mais dans ce sport, les histoires continuent de s’écrire sur la piste. L’une des plus marquantes pour Corey survient en août 2025, lors de la course la plus prestigieuse de l’Île : la Gold Cup and Saucer. « Tous les enfants qui grandissent ici rêvent de gagner la Gold Cup. C’est un peu notre Coupe Stanley. » Corey brosse légèrement son bras gauche, retirant un brin de paille qui s’y est accroché depuis le début de l’entretien, un sourire lui creusant les pommettes. « J’ai regardé autour et tout le monde était debout. Là je me suis dit : je suis vraiment en train de gagner ça. »
Cette victoire survient avec un cheval exceptionnel nommé Miki Shan N. Le duo franchit le fil d’arrivée en 1:51.2. Quelques semaines plus tard, Miki Shan N, monté encore par Corey MacPherson, établit aussi le record de piste du Charlottetown Driving Park avec un mile en 1:49.4 lors du Premier’s Cup.

Corey MacPherson célèbre sa victoire à la Gold Cup and Saucer à Red Shores, à Charlottetown. La course, disputée pendant la Old Home Week, est considérée comme l’épreuve la plus prestigieuse du circuit des courses attelées dans les Maritimes. (Photo : Courtoisie de Jessica Hallett)
Et le cycle recommence
Dans quelques semaines, la saison reprendra. Les courses reviendront à Charlottetown et à Summerside, les gradins se rempliront de nouveau et les chevaux tourneront encore autour de la piste ovale. Mais pour Corey MacPherson, la vraie saison ne s’arrête jamais vraiment. Entre les entraînements du matin, les longues soirées de course et les kilomètres parcourus sur le circuit des Maritimes, la routine demeure la même : s’occuper des chevaux, préparer la prochaine sortie, espérer la prochaine victoire.
Peu importe les records ou les trophées, tout ramène toujours à la même chose : « Les gens voient les courses le soir, mais ils ne réalisent pas que la vraie saison se joue le matin dans les écuries », explique Corey MacPherson. « À pelleter du fumier. »

Corey a dépassé les 100 victoires en huit saisons. En 2025 il a signé 183 victoires, avec 707 553 $ en bourses comme jockey. Ce succès ne lui monte visiblement pas à la tête. (Photo : Eric Bergeron)