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19 Mars 2026 Par Eric Bergeron / IJL – La Voix acadienne
Dan Kutcher, maire de Summerside, est amateur de vélo de montagne et de fat bike lorsqu’il trouve un moment entre ses responsabilités municipales et familiales. (Photo : Eric Bergeron)

Le maire de Summerside, Dan Kutcher, est un polymathe — une personne dont les intérêts et les compétences dépassent largement les frontières d’un seul domaine. Le rédacteur de La Voix acadienne s’est assis avec lui afin de dresser le portrait d’un homme aux multiples facettes, à la croisée du pouvoir, de la gestion, du devoir et de l’équilibre.

Vêtu d’une tenue sportive soignée, mais décontractée, Dan Kutcher croise une jambe sur l’autre, les mains jointes sur la table devant lui. Son téléphone est en sourdine le temps de l’entretien. Il dégage une assurance tranquille, accessible et sourit lorsqu’on lui demande si être maire d’une ville de la taille de Summerside lui permet de faire avancer plus facilement de grandes idées. La réponse arrive sans détour : «Un maire, ce n’est pas un Premier ministre. Un Premier ministre peut ultimement dire : voici la direction et c’est là qu’on va. Un maire, c’est différent. Je dirais qu’un maire a peu de pouvoir, mais beaucoup d’influence. »

Cette influence, explique-t-il, s’exerce surtout autour de la table du conseil. Les grandes décisions budgétaires ne relèvent pas d’une seule personne. «Les grandes décisions budgétaires sont prises par le conseil. Mon rôle est surtout de fixer une direction, une vision, et d’aider à garder tout le monde sur le même chemin. Il faut écouter avec attention. Il faut comprendre les perspectives des autres autour de la table.» Parfois, admet-il, la patience devient une qualité essentielle. «Des fois on aimerait que ça avance plus vite, mais on progresse ensemble.» Le rythme particulier de la gouvernance municipale le fait sourire davantage. Il hausse légèrement les épaules, incline la tête, comme pour illustrer la mécanique lente, mais nécessaire du processus démocratique. «S’armer de patience, voilà! On voit parfois la destination avant les autres. Mais il faut ramener les idées dans le sentier, garder le groupe ensemble.» Un jeu d’équipe, en somme.

Le plus urgent selon le maire

Les infrastructures occupent une place centrale dans le discours public. Les investissements se multiplient à coups de millions, ici et là. La croissance démographique de la ville exerce une pression considérable non seulement sur les finances municipales, mais aussi sur les services. Pour Dan Kutcher, une priorité domine toutes les autres : «La chose la plus importante pour notre communauté en ce moment, c’est notre réseau électrique. Avoir un niveau plus élevé de sécurité énergétique et un accès direct à l’électricité provenant de l’extérieur de l’Île, c’est fondamental.»

Cet hiver, la question de la souveraineté énergétique a été discutée à plusieurs reprises à l’Assemblée législative provinciale. Les propositions ont été critiquées pour leur lenteur. Du point de vue municipal, toutefois, l’urgence reste tangible. «Ce n’est peut-être pas la partie la plus excitante du travail municipal», reconnaît-il avec un sourire discret. Mais la conséquence d’un système énergétique fragile serait immédiate : «Si l’énergie n’est pas fiable, tout le reste devient fragile.»

Dans cette même logique d’infrastructures fondamentales, la Ville de Summerside entreprendra en 2026 la construction d’une nouvelle caserne de pompiers ultramoderne évaluée à 11,5 millions de dollars, près de l’école Athena Consolidated. Elle remplacera la caserne actuelle datant des années 1960 et offrira des installations adaptées aux normes contemporaines. Pour le maire, l’équilibre est fondamental : «On doit investir dans les systèmes essentiels en même temps que dans les espaces et les événements communautaires.» Car la vitalité d’une ville ne se mesure pas uniquement à ses infrastructures techniques. Elle se mesure aussi à sa capacité de rassembler.

Créer de l’envergure

Summerside mise beaucoup sur les grands événements pour attirer des visiteurs. Dan Kutcher évoque avec enthousiasme la transformation progressive de la fête du Canada. «Il y a quelques années, on s’est donné comme objectif de faire de la fête du Canada à Summerside la meilleure à l’Île-du-Prince-Édouard. On a commencé à la structurer presque comme un mini festival musical.» L’an dernier, raconte-t-il, l’événement a attiré environ 10 000 personnes : «c’était diffusé à l’échelle nationale.» Mais les chiffres ne sont pas ce qui le marque le plus. «Au-delà des chiffres, ce qui compte, c’est que les gens se rassemblent. »

Ce rassemblement inclut aussi la francophonie. Le maire — lui-même lecteur de La Voix acadienne — reconnaît l’importance de la communauté acadienne et francophone de la ville. «À Summerside, nous avons plus de 500 foyers où le français est la première langue. C’est un atout énorme. C’est une communauté organisée, engagée, culturellement vibrante. On doit continuer à l’embrasser et à la soutenir.» L’accès aux services municipaux en français demeure également une priorité. «On priorise l’embauche de personnel bilingue en première ligne. Si quelqu’un accède à un service municipal, que ce soit à l’accueil ou avec les services policiers, il devrait pouvoir être servi dans sa langue.» 

Pour lui, cette approche dépasse largement la symbolique. «Ce n’est pas symbolique, ça fait partie de notre approche en matière de diversité et d’inclusion.» Puis la réflexion devient plus personnelle : «Personnellement, comme père de deux enfants en immersion, je veux qu’ils grandissent dans une ville où on entend le français et d’autres langues dans les lieux publics. Ça fait partie de ce qu’on veut bâtir ici. »

Logement : entre limites et responsabilités

Le ton devient plus grave lorsque la conversation se tourne vers les situations d’Evergreen Estates et de Linkletter Estates. Ces deux communautés ont récemment fait les manchettes en raison de l’incertitude qui plane sur l’avenir de leurs résidents. Dan Kutcher secoue légèrement la tête avant de répondre : «Evergreen et Linkletter sont des propriétés privées. Les routes sont privées, les infrastructures souterraines sont privées.»

Le problème, explique-t-il, apparaît souvent après des années d’entretien insuffisant. «Les coûts de mise à niveau peuvent devenir prohibitifs. Quand l’entretien n’a pas été fait pendant des années, on arrive à un point où les chiffres deviennent très difficiles à absorber.» Il insiste sur les limites municipales, tout en reconnaissant la responsabilité morale de soutenir les résidents. «On a soutenu les résidents d’Evergreen dans leurs démarches légales. On fait ce qu’on peut, mais il fau  aussi être clair sur ce qu’on ne peut pas faire. On ne peut pas intervenir directement dans une propriété privée. On ne peut pas prendre le contrôle d’un actif privé simplement parce que la situation est difficile ou injuste. »

L’objectif idéal demeure pourtant très clair à ses yeux. «L’issue idéale, c’est une solution qui apporte de la stabilité aux familles. On parle de gens qui vivent là depuis longtemps. Ce sont leurs maisons. On veut éviter que des gens se retrouvent sans option.» Et pour y arriver, dit-il, la collaboration est essentielle. «Ce genre de situation demande de la collaboration. Propriétaires, résidents, gouvernement provincial, municipalité — tout le monde doit être autour de la table. Ce n’est pas un problème qui se règle en pointant du doigt. »

La crise du logement qui touche actuellement l’Île a également poussé la municipalité à agir sur ce qu’elle peut contrôler : l’offre. «Ce qu’on peut faire, à l’échelle municipale, c’est agir sur l’offre. On a modifié nos règles de zonage pour permettre plus de duplex, de triplex, de quadruplex et de suites secondaires.» L’objectif est simple : «créer plus d’options pour les gens à différentes étapes de leur vie et, à long terme, aider à stabiliser le marché.»

L’homme derrière la fonction

Hors du bureau municipal, Dan Kutcher n’est ni slogan ni résolution. Il est père, mari, cycliste qui profite des sentiers lorsque le temps le permet, golfeur à ses heures. Ancien joueur de hockey, il parle encore du sport avec enthousiasme. «Ces jours-ci, mon sport, c’est surtout d’amener mes enfants au sport », dit-il en souriant. «On essaie de rester actif, mais la priorité, c’est la famille.»

Son quotidien, dit-il, ressemble beaucoup à celui des autres citoyens de la ville. «Je marche dans les mêmes rues que tout le monde. Je fais l’épicerie au même endroit que tout le monde. Quand on prend des décisions, je pense à ce que ça veut dire concrètement pour une famille ordinaire. » Cette proximité guide sa vision municipale. «La politique municipale, ce n’est pas abstrait. Ça touche les écoles, les arénas, les factures d’électricité, le logement. Ce sont des choses très réelles. »

Chez lui, la curiosité dépasse largement les dossiers officiels. «Je m’intéresse à beaucoup de choses», dit-il simplement. Pour lui, gouverner exige de comprendre comment les pièces s’imbriquent. «Je pense que, pour gouverner efficacement, il faut voir l’interrelation entre les choix que l’on fait et leurs résultats.» Une manière discrète de revenir à ce qui définit peut-être le mieux l’homme aux mille casquettes : un élu qui ne compartimente pas sa vie publique et sa vie privée, mais laisse l’une nourrir l’autre.

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