Qu’il s’agisse d’adoucir un moment de recueillement ou d’accompagner l’entrée d’une mariée vers un avenir espéré, Edmond Gallant sait trouver la note juste. Depuis des décennies, sa musique se glisse en trame de fond des moments importants de la vie acadienne. Le journal s’est intéressé à cet homme dont le clavier accompagne les joies comme les deuils de la communauté.
Edmond est confortablement installé dans son fauteuil berçant. Il entrouvre le rideau, s’arrête un instant, le temps de réfléchir. Une mésange prend son envol. Edmond se retourne, puis raconte :
«Quand j’ai commencé la musique, jamais je n’aurais pensé que je jouerais encore en 2026. Mais je n’ai pas vraiment prévu d’arrêter. Même avec les difficultés liées à mon AVC, les gens me disent : “Continue de jouer, on aime ça.”»
Les premières notes
Dès son enfance, la musique entre dans la vie d’Edmond par la volonté de sa mère, qui tient à ce qu’il apprenne à jouer un instrument, auprès d’un enseignant de musique de la région. Il commence les leçons de piano vers l’âge de dix ans. À la maison, ce n’est pas un piano qui l’attend, mais bien un harmonium — un orgue à pédales — qui trône dans le salon familial, acheté par son père auprès de ce même enseignant. C’est sur cet instrument qu’il fait ses premières gammes et déchiffre peu à peu les mystères du clavier.
Les années de formation
« J’ai étudié à St Dunstan’s de 1965 à 1969. J’y ai fait un baccalauréat en arts, avec une concentration en éducation, parce que je voulais devenir enseignant. »
À cette époque, Edmond accompagne plusieurs chorales et se découvre une passion pour les comédies musicales. «Non pas comme comédien — les salles se seraient vidées rapidement», dit-il en rigolant, «mais plutôt comme pianiste, dans les ailes avec l’orchestre». Certaines productions sont même présentées au Centre des arts de la Confédération, peu après son ouverture.
Retour au bercail et appel de l’orgue
Après l’université, Edmond revient s’établir dans la région. Zita et lui se marient, et c’est à ce moment qu’il commence à jouer à l’église de Baie-Egmont. «Tout simplement parce qu’il n’y avait pas d’organiste à ce moment-là», explique-t-il.
L’orgue de l’église est alors un Casavant, comme dans bien des églises de l’époque. L’ancien édifice ayant été démoli, l’instrument est conservé et installé dans la nouvelle église.«Il est toujours là, mais il ne fonctionne plus vraiment. Il y a même une note qui joue toute seule lorsqu’on met le courant. En hiver, certaines touches restaient coincées. Ça demanderait beaucoup de travail pour le remettre en état. Aujourd’hui, les orgues que j’utilise sont électroniques. L’église Notre-Dame du Mont-Carmel est équipée d’un tel orgue depuis plusieurs années et j’aime beaucoup y jouer. »
La roue tourne
Il décrit des périodes où les décès se succèdent, puis d’autres où les mariages et les moments heureux prennent le dessus. Aujourd’hui, il constate un virage plus sombre, alors que les cérémonies liées au deuil sont devenues plus fréquentes.
«J’aime jouer pour les mariages, bien sûr, mais la musique associée aux moments plus tristes me touche davantage. Musicalement, j’ai toujours été attiré par des pièces plus méditatives, souvent en mode mineur. Ce sont mes préférées. »
Lorsqu’on lui demande s’il est difficile, pour lui, de participer à autant de cérémonies entourées de tristesse, Edmond se tourne une fois de plus vers la fenêtre. Il balaie le ciel du regard, sans doute à la recherche de la mésange. Finalement, il répond doucement :
«Avec les années, j’ai appris à prendre une certaine distance. Quand j’étais plus jeune, c’était plus difficile, mais aujourd’hui, je suis capable d’accompagner ces moments-là. »
Un enseignant avant tout
Ses plus beaux moments derrière le clavier ont été passés à accompagner les finissants lors des cérémonies de remise de diplômes, notamment au moment du morceau de clôture.
«J’aimais beaucoup jouer lors des cérémonies de fin d’année scolaire. Ce que je préférais, c’était le moment de la fin, quand les élèves recevaient leur diplôme. On voyait leur expression, leur fierté, leur bonheur. J’enseignais à l’École Évangéline à ce moment-là, alors je connaissais plusieurs d’entre eux. C’était un beau moment, très positif, et la musique faisait vraiment partie de cette transition-là pour eux. »
Edmond a enseigné pendant une trentaine d’années. Malgré avoir instruit des élèves à plusieurs niveaux, ceux de la sixième année lui étaient particulièrement chers.
«À cet âge-là, les élèves ne sont plus des enfants, pas encore des adolescents ; ils commencent à mûrir. J’enseignais toutes les matières sauf la musique et l’éducation physique. Je n’ai jamais enseigné la musique, même si cela peut sembler paradoxal : il y avait déjà un enseignant spécialisé.»

La musique qui reste
Assis devant son orgue, dans le salon, Edmond laisse maintenant ses doigts se promener de haut en bas du clavier. Sans trop y penser, il enchaîne des airs précis et mélodieux.
«Il m’est arrivé de jouer dans de grandes églises, comme à l’oratoire Saint-Joseph, dans une chapelle secondaire. À Notre-Dame-du-Cap, on me laissait même jouer librement à certains moments. Aujourd’hui, l’accès aux orgues est beaucoup plus réglementé. »
Avec les années, la musique de Johann Sebastian Bach s’est imposée comme une référence constante pour Edmond Gallant. Parmi les œuvres qu’il affectionne le plus, une pièce revient souvent sous ses doigts. «Ma pièce préférée demeure une œuvre de Bach, Jésus que ma joie demeure. Je la joue souvent», explique-t-il, ajoutant qu’il préfère s’appuyer sur la musique écrite plutôt que sur l’improvisation.
À travers les années, les lieux et les générations, la musique d’Edmond Gallant s’est installée sans faire de bruit dans la mémoire collective. Toujours présente, rarement remarquée sur le moment, elle accompagne les passages importants de la vie acadienne. Une musique humaine, imparfaite parfois, mais fidèle — comme celui qui la joue.