Eugène Sauvé est bien connu à l’Île pour avoir été le chef propriétaire du restaurant Landmark Cafe à Victoria by the Sea, de 1990-91 à 2019. Au fil des années, Eugène Sauvé a accumulé un vécu étonnant qu’il raconte avec beaucoup de plaisir, preuves-souvenirs à l’appui, comme des morceaux du mur de Berlin, à la démolition duquel il a participé.
Dans la maison qu’il partage à Charlottetown depuis 16 ans avec son épouse Karen Cudmore, Eugène Sauvé est bien installé. Il profite de la vie, maintenant qu’il a vaincu le cancer qui l’a presque emporté il y a quelques années seulement.
«J’ai passé un examen la semaine passée et je n’ai plus de cancer», dit-il, heureux de pouvoir profiter des petits-enfants que la vie lui a accordés dans les deux dernières années. «J’aime où je suis dans ma vie», dit-il, après deux bonnes heures d’anecdotes racontées, en apparence à bâtons rompus, mais toutes reliées les unes aux autres.
Mais qui est Eugène Sauvé? Fils d’un père francophone et d’une mère anglophone, il a vécu partout au Canada, en suivant sa famille. Son père, banquier, déménageait souvent. Lorsque, à l’adolescence, Eugène Sauvé s’est retrouvé à Vancouver avec sa famille, il a décidé de quitter la maison pour aller vivre en Nouvelle-Écosse, la province natale de sa mère.
«J’avais 18 ans. J’ai décidé de faire un détour par Charlottetown pour visiter ma sœur aînée qui étudiait à UPEI, et je ne suis jamais reparti. Au fil des rencontres, j’ai travaillé assez pour me loger et me nourrir. À un moment donné, j’ai travaillé avec un gars qui faisait des travaux de charpenterie. On s’est retrouvé à faire le toit de la maison d’une vieille Acadienne super gentille, Lucie Arsenault. Je me suis attaché à elle et j’ai fini par louer une chambre chez elle. Pour gagner de l’argent, elle faisait des ménages et un des endroits où elle allait était un ancien cinéma. Quand elle allait là, elle apportait ses chats et elle avait une prime pour chaque rat que ses chats attrapaient», raconte Eugène Sauvé.
Il se désole, encore à ce jour, de ne pas être allé dans la province lorsqu’elle est décédée, mais au fil des années, il était retourné la voir de temps à autre. «C’était une dame douce et gentille. Elle était contente de manger des sandwichs, mais moi, j’aimais faire la cuisine, alors je cuisinais et je partageais mes repas avec elle», dit-il.
Théâtre, amour et restaurant
Dans les années 1980, Eugène Sauvé a travaillé pour un studio de danse et de théâtre, Montage Dance Theatre. «C’est là que j’ai rencontré la mère de mes enfants, Julia. On a travaillé ensemble et puis j’ai commencé à travailler au nouveau Victoria Playhouse avec Erskine Smith. J’ai finalement acheté notre première maison pour 15 000 $ à Victoria. Olivier avait environ 5 ans et Rachelle était sur le point de naître quand on a déménagé», raconte celui qui se faisait appeler Gene à l’époque.
De son propre aveu, Eugène n’a jamais eu une relation facile avec sa mère. «Le seul temps où on s’accordait, c’était dans la cuisine. Elle était excellente cuisinière. Elle faisait tous les classiques de la cuisine internationale. Elle a fini par apprendre le français et par avoir quelques amies, mais quand on vivait dans des milieux francophones, ce n’était pas facile pour elle. Elle passait ses journées dans la cuisine. Ça n’intéressait pas mes sœurs, mais moi, si. J’allais à l’épicerie avec elle. C’est à elle que je dois d’avoir toujours aimé faire la cuisine, et aussi d’avoir eu envie d’avoir un restaurant.»
Le local a été acheté pour 20 000 $ et un autre 20 000 $ a servi à le convertir en restaurant. «Je n’avais pas de nom pour le resto. C’est une vieille dame qui m’a suggéré de l’appeler The Landmark. Elle disait que dans son jeune temps, ce bâtiment était un point de repère dans le village, pour les jeunes, mais aussi pour la population en général. J’ai aimé ça et c’est comme ça que je l’ai appelé. On a travaillé comme des fous dans ce resto, on y passait nos étés, mais on était libres l’hiver. Vu qu’on ne pouvait jamais prendre de vacances en famille en été, on partait toujours en mars. On a visité de nombreux endroits, et pas souvent dans des hôtels “tout inclus”. Encore aujourd’hui, mes enfants aiment voyager.»
En passant par Berlin
En 1989, Eugène Sauvé se trouvait en Europe, lorsqu’il a entendu aux infos que le Mur de Berlin allait tomber dans les prochains jours. Tout de suite, il a fait ses bagages et s’est retrouvé à Berlin-Ouest. «Il y avait des gens partout avec des pics et des marteaux qui cognaient sur le mur pour conserver des morceaux, certains avaient de gros sacs. Évidemment, je n’avais pas de pic et de pioche dans mes bagages. J’ai demandé à un gars de me prêter le sien. Il m’a demandé d’où je venais. J’ai dit “de PEI”. Il m’a répondu “Je viens de Toronto. Tiens, je te le prête pendant cinq minutes”qu’il m’a dit en me tendant son marteau.»
Sur ces mots, Eugène s’en va farfouiller dans ses affaires et revient avec un petit contenant en plastique. Dedans, quelques pièces de monnaie, des morceaux de ciment tirés du Mur de Berlin et quelques mots indéchiffrables sur un bout de papier. «Ça, c’est le nom de la prison où j’ai passé la nuit parce que mes compagnons de voyage n’avaient pas de visa pour passer au pays voisin. Moi, avec mon passeport canadien, j’étais OK, mais j’ai tout de même été enfermé avec mes copains», dit Eugène, encore ébloui à ces souvenirs.
Centre des arts de la Confédération, référendum et Armand Vaillancourt
Eugène Sauvé avait déjà son resto depuis plusieurs années lorsqu’il a été embauché au poste de coordonnateur de la programmation française au Centre des arts de la Confédération. «J’ai été là deux ans je pense, et ça aurait pu arriver que je quitte après une semaine. J’avais accepté ce poste à condition de pouvoir tout de suite franciser l’affichage, qui était tout en anglais dans le temps. Dès le début, j’ai fait des démarches, j’ai trouvé une compagnie, obtenu une estimation. Avec l’aide de Monique Lafontaine, on a traduit ce qui devait être traduit. Je me suis présenté au bureau du directeur avec mon projet, mon budget et il m’a alors dit que ça serait fait en plusieurs phases. Je n’étais pas content. Je suis re-tourné dans mon bureau et j’ai écrit ma lettre de démission. Il m’a ramené dans son bureau, m’a crié dessus, et finalement, quand je suis retourné à mon bureau pour ramasser mes affaires, le budget a été accordé», a insisté Eugène Sauvé.
Cette période a été particulièrement riche pour l’homme qui avait beaucoup de respect pour les artistes. «Je me suis fait beaucoup d’amis durant cette période. Nous avons amené de très nombreux artistes acadiens et francophones. Yvon Gallant de Moncton, et plein d’autres. Le référendum de 1995 est arrivé et à la galerie, on a voulu faire une exposition avec des artistes québécois qui partageraient leur vision d’un Québec post-référendaire. Et j’avais vraiment envie d’avoir un artiste en résidence à Charlottetown pendant quelques semaines. J’ai contacté Armand Vaillancourt, un sculpteur très connu, et très séparatiste, du Québec. Je lui ai fait une offre. Il a pensé que je lui jouais un tour, que je voulais le faire changer d’avis en l’invitant au Centre des arts de la Confédération, et au berceau de la Confédération. J’ai fini par lui dire qu’il n’y avait pas d’attrape. Que c’est lui, avec ses opinions, qu’on voulait, et il a accepté. Il a produit une œuvre qui a été très difficile à installer, avec des arbres d’une bonne grosseur, suspendus du plafond», raconte Eugène Sauvé, se souvenant encore parfaitement de la signification de l’installation. «Au centre, il y avait le Québec avec la fleur de lys, entouré d’autres arbres qui représentaient tous chacun une nation. Une nation parmi les nations», se souvient-il.
Eugène Sauvé a conservé des amitiés avec de très nombreuses personnes qui ont marqué sa vie. «Il y en a que j’ai perdu de vue, et j’apprends tout à coup qu’elles ont disparu. Armand Vaillancourt, quant à lui, est encore très solide», dit-il, admiratif.
Depuis plus de 15 ans, Eugène Sauvé partage sa vie avec Karen Cudmore, qui travaille pour la compagnie How Bazaar, une chaîne de sept magasins établis dans les secteurs les plus touristiques de l’Île. «Pendant l’été, je fais des livraisons d’un magasin à l’autre. J’adore ça, car lorsque j’avais le restaurant, je ne voyais jamais rien l’été. Maintenant, j’en profite», dit-il.
Au cours du dernier hiver, il a suivi le cours sur l’histoire de l’Acadie offert par Georges Arsenault au Musée acadien de l’Île-du-Prince-Édouard à Miscouche pour en apprendre plus sur l’Acadie. «J’ai appris une foule de choses. Et je suis abonné à La Voix acadienne. J’ai lu l’article sur la Fransaskoise [Alexis Normand] et je suis allé voir son film. Et c’était comme dans ma famille», avoue-t-il.
Aujourd’hui, ses deux enfants parlent français et habitent tous les deux non loin de chez leur père à Charlottetown. Il profite de ses petits-enfants et bientôt, il sera à nouveau grand-papa grâce au fils de sa conjointe, qui habite en Alberta.
Eugène conserve de multiples albums de souvenirs, comme cette coupure de presse datant de juin 1990, qui relate l’ouverture officielle de son restaurant à Victoria by the Sea. (Photo : J.L.)
Eugène Sauvé a profité de l’entretien avec La Voix acadienne pour revisiter des souvenirs sous la forme de cartes postales, de coupures de journaux ou de photos. Les murs de sa maison sont recouverts d’œuvre d’art et chacune a une histoire. (Photo : J.L.)

