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 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 11 juin 2020

- Par Jacinthe Laforest

Même sous la pluie, la grande maison attire le regard. 

 

Le 20 avril dernier, «Lennon Recovery House» a accueilli ses premières pensionnaires, toutes des femmes, grâce à un financement provincial de plus de 360 000 $, alors que la province était en état d’urgence sanitaire en raison de la COVID-19.

 

Le 20 avril, c’est aussi la date du début de l’emploi de Janelle LeBlanc, à titre d’accompagnatrice ou de guide, pour les pensionnaires qui émergent toutes d’un programme de désintoxication. 

 

Même sans diplômes encadrés sur un mur dans son bureau, Janelle est bien placée pour comprendre comment la drogue agit et à quel point la dépendance est sournoise et manipulatrice. 

 

«J’ai commencé à consommer ici à l’Île, quand j’avais 13 ans.  On m’avait prescrit des médicaments contre la douleur pour mon endométriose et je suis restée accrochée à ça.  Et plus tard, j’ai eu une blessure au dos, et encore, des antidouleurs.  J’ai vécu l’enfer et j’ai fait vivre l’enfer à ma famille», reconnaît Janelle LeBlanc qui, mère de deux enfants, dont un fils de 22 ans, a encore l’air d’une adolescente. 

 

Si elle est encore en vie aujourd’hui, contrairement à son propre frère, mort d’une surdose à 25 ans, et à Lennon qui a donné son nom à l’établissement, elle le doit, entre autres, à sa force de caractère et aussi à un séjour de plusieurs mois dans une maison dont le mandat est semblable à celui de Lennon House. 

 

«J’y suis resté presque un an.  En fait, j’étais là-bas lorsque j’ai entendu parler de ce qui était arrivé à Lennon, et de ce que sa mère faisait pour que sa mort ait servi à quelque chose.  Je sais fort bien que j’aurais pu prendre cette route-là moi aussi».

 

Elle a décidé de revenir vivre à l’Île où sa mère vit encore.  «J’ai travaillé dans un café de Charlottetown pendant plusieurs années, et j’aimais ça, mais en même temps, je pensais aussi que le Bon Dieu avait autre chose pour moi.  Il ne m’a pas fait survivre à tout ça pour que je travaille dans un café.»  Lorsque les emplois ont été affichés pour Lennon House, elle a su ce qu’elle devait faire.

 

Le directeur général de l’établissement, Steven Guy, précise que les emplois d’accompagnateurs et accompagnatrices ont été assez faciles à pour-voir en relativement peu de temps.  «Ce sont des gens qui sont reconnaissants d’être en vie, qui ne tiennent rien pour acquis, et qui veulent en aider d’autres à s’en sortir».

 

Steve Guy sait lui aussi exactement ce dont il parle.  Autrefois, le plus jeune directeur de l’histoire de la compagnie UPS, il s’est retrouvé dans la rue.  Lui aussi a subi des cures de désintoxication et il a pu, lui aussi, séjourner dans une maison pour réapprendre à vivre les émotions de la même manière que tout le monde, sans soutien chimique. 

 

«Je suis sobre depuis plus de 25 ans et j’ai consacré ma vie à aider des gens à se libérer de l’emprise des drogues», dit-il. 

 

Autant Janelle LeBlanc que Steven Guy ont profité d’un séjour dans une maison comme «Lennon House», peut-être même pas aussi belle que «Lennon House».  Avant l’ouverture de ce «pensionnat» à l’Île, les personnes qui voulaient se libérer de l’emprise des drogues, et qui allaient jusqu’à subir une cure de désintoxication médicalisée, n’avaient nulle part où aller pour réapprendre à vivre sans drogue. 

 

Janelle LeBlanc, Dianne Young et Steve Guy font partie de la grande famille de la «Lennon Recovery House» à Rustico. 

 

Quelques règles de fonctionnement de la maison

 

Il y a beaucoup à dire sur la Maison de convalescence Lennon.  Mais voici quelques règles importantes.

 

Les femmes qui y séjournent le font volontairement.  Elles ne sont pas prisonnières.  Si cependant, elles décident de rester, elles suivent les enseignements et les cours prescrits, elles participent aux réunions en soirée, et évidemment, elles ne consomment pas. 

 

Les programmes de découverte de soi, de yoga, et le programme portant sur la vie sans drogue, la thérapie musicale (éventuellement), sont donnés de 9 h à 15 heures.  En temps normal, les pensionnaires participeraient tous à la préparation du souper, mais en raison de la COVID-19, cette partie de la journée est mise de côté pour le moment.  Une des employées prépare les repas.

 

Pour le moment, la Maison Lennon, située à Rustico, peut accueillir un maximum de sept pensionnaires.  Rénover un édifice comme cet ancien couvent devenu centre de retraite du diocèse de Charlottetown n’est pas une mince affaire.  Pour le moment, seules les chambres du second étage sont prêtes à recevoir des occupants, alors que le rez-de-chaussée offre l’espace de vie commune, le grand salon, la salle à manger, les cuisines et leurs dépendances.  Lorsque le troisième étage sera opérationnel, les hommes y seront logés.

 

Dianne Young, la fondatrice de la «Lennon Recovery House», est très reconnaissante à l’ensemble de la communauté prince-édouardienne pour le soutien moral et l’appui qui s’est traduit par des dons venus de toute part.  L’histoire veut que lors d’un «séjour» à l’hôpital, le fils de Dianne se soit retrouvé interné dans une chambre sans rien d’autre qu’un matelas.  De cette froideur, Dianne a eu la conviction que ses chambres avaient besoin d’être chaleureuses.  Elle a tenu à ce que chaque lit ait sa propre courtepointe.  Les dons ont afflué. 

 

«En raison de la COVID, on ne peut pas fonctionner comme on aimerait.  Mais dans l’avenir, j’espère que l’appui de la collectivité se traduira aussi par des offres pour aider à la réinsertion sociale des pensionnaires, en leur procurant des emplois, des stages ou des expériences qui les aideront à grandir.  Je pense que nous allons faire de belles choses pour aider des gens à guérir», dit la dame. 

 

Le fils de Dianne, Lennon Waterman, s’est enlevé la vie en novembre 2013 à l’âge de 29 ans.  Il souffrait de maladie mentale et de dépendance à des substances chimiques.  Dianne s’est alors lancée dans une croisade pour que d’autres parents n’aient pas à vivre son cauchemar.  Elle a fondé la «Lennon Recovery House» en 2017, lorsque le diocèse de Charlottetown lui a fait don de l’établissement connu comme le Centre Belcourt.  L’édifice a été ainsi préservé, alors qu’il risquait d’être démoli, et il continue de faire œuvre utile.

 

Une chambe habitée au Lennon House. 

 

Les murs de la Maison Lennon sont décorés d’œuvres d’art de provenances diverses.  Les œuvres d’Emily Howard sont particulièrement remarquables.  L’artiste a créé cette collection en souvenir de sa sœur aînée, décédée en 2018.  Toutes les toiles étaient à vendre et les revenus étaient destinés à «Lennon Recovery House».  Les quelque œuvres qui n’ont pas été vendues décorent les murs du rez-de-chaussée, comme celle-ci, en évidence dans le hall d’entrée. 

 

Les pensionnaires de la Maison Lennon vont créer un jardin potager sous peu.  Les pousses encore jeunes et chétives seront bientôt transplantées derrière la maison.  En attendant, elles se prélassent devant une fenêtre, avec une vue sur l’église Saint-Augustin.  (Photos : J.L.)

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