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27 Avril 2026 Par Eric Bergeron
Voici Michèle Séguin-Godo lors de sa visite aux Maisons de bouteilles, à Cap-Egmont, le jour où tout a basculé pour elle. Tombée sous le charme du site, elle en est devenue propriétaire, avec le défi d’en assurer la continuité sans en trahir l’esprit. (Photo : Courtoisie)

Les nouveaux propriétaires des Maisons de bouteilles de Cap-Egmont, Tor et Michèle Séguin-Godo, ne prennent pas seulement possession d’un site touristique. Ils entrent dans une histoire en mouvement, amorcée il y a plus de 45 ans, où chaque idée nouvelle vient s’ajouter aux traces laissées par ceux qui ont bâti et transformé ce haut lieu du patrimoine acadien de l’Île-du-Prince-Édouard.

C’est lors d’un séjour à l’Île-du-Prince-Édouard, à l’été 2025, que Michèle et Tor se baladent le long de la côte, dans la région Évangéline, et découvrent les Maisons de bouteilles pour la première fois. À peine sortis de la voiture, une enseigne retient leur attention. Cette pancarte, installée là depuis plusieurs mois, va faire basculer leur destin.

«Quand on est venus ici pour la première fois, on ne pensait pas du tout acheter. On visitait comme des touristes. Mais en arrivant, on a vu le panneau “à vendre”, raconte Michèle.» Assise aux côtés de Tor, leur salon est rempli de boîtes de déménagement empilées les unes sur les autres, prêtes pour le grand départ. «Le lendemain matin, on s’est regardés avec un café dans les mains… et on s’est dit : est-ce qu’on est vraiment en train de considérer ça?» Les boîtes, elles, témoignent déjà de leur décision.

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«Moi, ce qui m’allume, c’est de pouvoir intégrer mon travail du verre directement sur le site », explique-t-elle. Reconnue pour sa technique de fusion du verre, Michèle s’est immédiatement imaginée dans un atelier aménagé sur place, où ses créations aux couleurs vibrantes viendraient naturellement s’inscrire dans le paysage. « Je ne veux pas juste vendre des objets quelconques, poursuit-elle. Je veux créer quelque chose qui fait partie du lieu, qui dialogue avec ce qui est déjà là. Les maisons sont en bouteilles, moi je travaille le verre… il y a quelque chose qui se rejoint. »

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Chez Angie et Aubrey Cormier

Dès leur arrivée à la tête du site en 2018, Angie Cormier entreprend d’actualiser l’offre de la boutique. Les outils technologiques disponibles lui permettent maintenant de mieux gérer l’inventaire et de diversifier les produits proposés. «C’était le moment idéal de revoir entièrement notre inventaire, raconte-t-elle. Le but était d’augmenter la part de produits locaux offerts en vente. Il a fallu adapter le modèle d’affaires, les prix, la façon de fonctionner. Les visiteurs veulent quelque chose d’authentique, pas des objets importés sans lien avec le lieu.»

Du côté de Réjeanne Arsenault

Bien avant ces ajustements, l’idée d’intégrer le verre faisait déjà son chemin dans l’esprit de Réjeanne Arsenault. Après avoir acheté le site à sa mère, elle cherchait à offrir aux visiteurs un produit unique, façonné à la main. «Au début, moi j’avais même pensé apprendre le métier de souffleur de verre pour l’intégrer sur le site. J’aurais aimé développer cet aspect-là, ajouter une dimension comme ça aux maisons. » 

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Préserver et ajouter

Originaires de la région de l’Outaouais, les nouveaux propriétaires avancent avec prudence. Conscients de la responsabilité qui leur est léguée, ils ne cherchent pas à tout transformer, mais plutôt à apposer leur signature sans bousculer l’essentiel. « On ne veut pas tout changer. Ce n’est pas ça le but, raconte Tor, revenu à l’entretien après avoir rempli et empilé une autre boîte. Ce qui est déjà ici est fort, ça fonctionne. Nous, on veut s’inscrire là-dedans, ajouter notre touche, tranquillement, sans casser ce que les gens aiment déjà. »

Le poids des années

Le lieu est bien plus qu’un simple attrait touristique. Il est chargé d’histoire et habité par des personnages plus grands que nature. La vision de son fondateur, Édouard Arsenault, traverse le temps et continue de séduire par ses élans fantaisistes. Les visiteurs y contribuent tout autant par leur émerveillement. Michèle l’explique ainsi : «Les gens reviennent année après année. Certains viennent plusieurs fois dans la même saison. On réalise vite que ce n’est pas juste une attraction parmi d’autres. C’est un endroit auquel les gens tiennent, un lieu de mémoire.» Ce lieu, devenu mythique au fil des ans, a pourtant connu ses moments d’épreuve.

Réjeanne Arsenault se souvient du jour où une fissure est apparue dans l’une des maisons, rapidement suivie d’une autre. Celle qui en avait la responsabilité depuis quelques années a vite compris l’ampleur du problème : les fondations pourrissent sous les structures. «Mon père avait acheté des traverses de chemin de fer au moment où elles ont été retirées des voies. On croyait que comme fondation, ces gros morceaux de bois nous survivraient à tous. Hélas, on a dû tout refaire.» S’ensuit alors un démantèlement complet, maison par maison, dans un travail patient et nécessaire. Une reconstruction attentive a ensuite sauvé le site.

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Un apprentissage

Michèle et Tor arrivent avec deux parcours bien distincts. Pendant 27 ans, Michèle qui est bilingue a travaillé à l’Hôpital d’Ottawa, avant de décider de ralentir le rythme et de faire plus de place à sa pratique en fusion du verre, qu’elle développe depuis plusieurs années. Tor, lui, vient du monde des ventes et des solutions, un univers structuré où il a cumulé plus de deux décennies d’expérience. Ensemble, ils laissent derrière eux un quotidien bien installé pour se lancer dans quelque chose de complètement nouveau, presque fou à leurs yeux, sans prétendre tout savoir, mais avec l’envie de s’y plonger.

«On arrive là-dedans avec beaucoup d’enthousiasme. C’est une destination touristique, avec un rythme particulier, des attentes, des visiteurs… on va apprendre en le faisant, comme les autres avant nous. »

De son côté, Angie Cormier se félicite du chemin parcouru par l’entreprise, mais estime que le moment était venu de passer à autre chose. «Ça faisait presque un an qu’on essayait de vendre. Le financement était compliqué, la maison fait partie de l’entreprise et les banques ne raffolent pas de ce genre de situation. Il y a eu la COVID, les défis de personnel… ce n’est pas simple comme opération. Mais on a trouvé la perle pour en prendre soin. »

On passe au suivant

Voisine du site, Angie entend assurer une transition douce et accompagnée. Elle pré-voit y passer régulièrement et demeurer disponible pour guider Michèle et Tor dans cette prise en main. «On va être là pour eux. On est voisins. On veut qu’ils réussissent. On a préparé la transition, documenté les opérations. Ils vont apprendre comme nous on a appris.»

Réjeanne Arsenault, elle, sourit en pensant au prochain chapitre des Maisons de bouteilles. En apprenant la vente du site, elle admet avoir ressenti un pincement et s’être demandé qui prendrait la relève. «Quand j’ai vu que c’était quelqu’un qui travaillait le verre, là j’étais tellement contente. Pour moi, c’est un match parfait. C’est comme si quelque chose venait se compléter. La boucle se referme, et mon père en aurait été ravi. »

Une carte postale

Si ce n’était de ce voyage en Colombie-Britannique qu’avait entrepris Réjeanne il y a près d’une cinquantaine d’années, alors qu’elle découvrait sur les rives du lac Kootenay une mai-son entièrement construite de bouteilles, rien de tout cela n’existerait aujourd’hui. Si elle n’en avait pas posté une carte à son père, si Édouard ne s’était pas laissé charmer par l’idée de recréer, à sa façon, cette fantaisie aperçue ailleurs, les Maisons de bouteilles n’auraient jamais vu le jour. Et avec elles, tout ce qui a suivi n’aurait jamais pris forme.

Le camion est réservé. L’itinéraire est tracé. Les dernières boîtes attendent encore d’être fermées. D’ici quelques jours, Michèle et Tor prendront la route. Leur histoire viendra s’ajouter à celles d’Aubrey et Angie, ainsi qu’à celle de Réjeanne, de sa mère et du très bien-aimé  Édouard.

La suite s’écrit déjà.

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