Un pasteur de Bloomfield, dans la région de Prince-Ouest, fabrique des milliers de savons artisanaux chaque année depuis un atelier aménagé dans son garage. Dennis Hubert trouve dans ce lieu bien plus qu’un simple espace de travail, mais aussi un espace de réflexion, d’équilibre et de création.
Dès l’arrivée, avant même d’avoir franchi la porte de By the Sea Soap Shoppe, le visiteur est saisi par un parfum déjà présent dans l’air. Malgré la bordée de neige printanière, des notes aux accents floraux, d’agrumes et d’épices enivrent l’esprit.
À l’intérieur, une petite pièce soigneusement aménagée accueille ceux qui empruntent le chemin pittoresque Duvar, à quelques kilomètres au nord d’O’Leary. Une dizaine de tables longent les murs et présentent une panoplie de savons et de produits dérivés, proposés dans une multitude d’essences et de couleurs.
Au fond, dans une pièce de travail bien éclairée par une lumière naturelle abondante, se trouve l’artisan lui-même, Dennis. De fines notes métalliques résonnent dans la pièce—on pourrait presque y entendre une harpe. Mais il ne s’agit pas de musique : l’artisan ajuste plutôt la tension des cordes de son coupe-savon, avec la précision d’un musicien accordant son instrument. «La coupe, c’est le moment où le savon devient vraiment un produit fini. C’est là que tout se révèle et qu’on voit si le travail a bien fonctionné. Avant ça, il reste encore brut et on ne peut que deviner et espérer.»
Suite à la manipulation de l’engin, qui lui permet de trancher d’un seul geste un pain de savon en une dizaine de barres parfaitement égales, il reste à savoir s’il est satisfait de cette dernière production. Un long sourire satisfait précède la soudaine déclaration : «Regardez-moi comme c’est beau, ça!» De toute évidence, la réponse ne fait pas de doute. Disons que, pour cette fois, ses prières ont été exaucées.

Équilibre de vie et double rôle
«Faire du savon, tu sais, ce n’est pas mon travail à temps plein, laisse savoir Dennis en essuyant les cordes de son coupe-savon afin d’en assurer une prochaine coupe franche et nette. Je suis aussi pasteur.»
Il aligne soigneusement les nouvelles tranches de savon au citron et à la meringue, autant pour les examiner que pour les admirer. Accoudé sur son établi, il les observe avec satisfaction, puis évoque l’équilibre que lui permet cette double vie.
«Cet endroit est pour moi un refuge», dit-il en se redressant. Introverti de nature, il y vient pour compenser les exigences du ministère. «Je viens me ressourcer. Ce lieu me permet de retrouver mes moyens. Quand j’arrive au bout de l’écriture d’un sermon et que je ne sais plus trop où aller, je viens faire du savon.» Les gestes font le reste. « Ma femme dit souvent que quand on travaille avec ses mains, le cerveau change de vitesse. »

Mais comment tout ceci a-t-il commencé ?
«L’idée m’est venue en voyant d’autres personnes autour de moi s’y mettre. Ma sœur a commencé à faire du savon. Elle enseignait à l’Université de Guelph et avait une façon claire de transmettre les choses. Ma fille, en Australie, en faisait aussi. Je me suis dit que ça pourrait peut-être fonctionner à l’Île-du-Prince-Édouard. Alors moi aussi, je m’y suis mis. »
Cette nouvelle passion, Dennis l’a découverte tout juste avant la COVID. La période se prêtait à l’apprentissage et, depuis, sa pratique n’a cessé de prendre de l’ampleur. Aujourd’hui, il produit à lui seul, entièrement à la main, près de 10 000 savons par année.
Il en fabrique des variétés à base d’huiles naturelles, incluant des savons parfumés aux huiles essentielles, ainsi que des produits utilitaires comme des savons détachants. «Notre plus gros vendeur!»
De plus, il propose aussi des savons spécialisés comme ceux au lait de chèvre, ou encore : « Le savon à la pomme de terre. On y remplace simplement l’eau distillée par de l’eau de pomme de terre. Ça peut sembler anodin, mais ça change vraiment le produit. L’eau de patate contient de l’amidon, des vitamines, des minéraux… »
Et il s’interrompt, comme s’il réalisait lui-même à quel point la chose peut sembler improbable.
« …oui, dit comme ça, ça sonne un peu comme une recette de cuisine, mais ça donne une barre différente, plus riche. C’est un savon qui est très ancré ici, à l’Île, parce que la pomme de terre fait partie de notre réalité. C’est le genre de produit qui raconte d’où il vient. »

Du garage aux étagères de l’Île
Malgré le point de vente accueillant aménagé directement dans son atelier, l’essentiel des ventes se fait en magasin. Le pasteur y écoule environ 70 % de sa production. Une trentaine d’établissements tiennent ses produits, tandis que les foires artisanales permettent d’écouler le reste de l’inventaire.
«J’ai un problème d’entreposage, avoue Dennis. Dix mille barres de savon disséminées aux quatre coins de la maison,ce n’est pas évident. Venez, je vous montre», dit-il en faisant signe de la main de le suivre, comme pour nous dévoiler un secret des plus précieux.
Un coup d’œil au sous-sol suffit pour comprendre : des rangées successives d’étagères en bois, solidement construites, occupent une place grandissante. «J’étais menuisier-charpentier à l’époque, et le bois m’intéresse encore».
Véritable touche-à-tout, il a aussi le flair pour les affaires. Plus récemment, il a obtenu une licence liée à Anne of Green Gables, lui permettantde produire un savon officiel associé à la marque. «Les savons Anne of Green Gables, c’est une façon pour nous de rester bien ancrés dans l’identité de l’Île, » dit-il fier de son coup. «Quand les gens les achètent, ils savent qu’ils ramènent un petit morceau de l’Île avec eux. Et ils sont faits à la main, comme à l’époque d’Anne.»

Création continue
La production officielle se déroule durant les mois d’hiver, soit de janvier à avril. Elle tire présentement à sa fin, laissant place à une période plus propice à l’expérimentation. « Pendant les saisons plus tranquilles, j’aime essayer de nouvelles combinaisons de parfums, tester des idées et voir ce que les détaillants en pensent — et surtout ce que les clients préfèrent. »
À Bloomfield, entre les parfums d’agrumes et les savons qui sèchent tranquillement, Dennis Hubert avance à son rythme. Quelque part entre deux sermons et plusieurs milliers de barres, on le retrouve serein, souriant et inspiré, à l’endroit où le travail des mains soutient celui de l’esprit.
