La Voix acadienne – Alors que les maladies MSX et Dermo continuent de ravager l’industrie ostréicole de l’Île-du-Prince-Édouard, plusieurs producteurs disent aujourd’hui se retrouver au bord du précipice. À Alberton, Bruce Richard tente par tous les moyens d’assurer la survie de l’entreprise familiale que lui et son épouse ont mis des années d’efforts à bâtir.
Il est 5 h 30 en ce matin froid et venteux. Les quais du Alberton Harbour s’éveillent au son des homardiers, des moteurs ronronnants et des équipages qui sirotent leur café entre deux blagues.
De l’autre côté de la péninsule, à quelques mètres seulement du bureau de Conservation et Protection de Pêches et Océans Canada, se trouve la concession ostréicole de Bruce Richard : 1 800 cages disposées en longues lignes parallèles, ancrées au fond à l’aide d’ancres vissées installées durant l’hiver à travers la glace.
«Hier, moi et ma femme, on a travaillé toute la journée. Dix, onze heures. On a remonté des lignes, on a trié des huîtres… à la fin de la journée, on avait peut-être quatre bacs de récolte. On a vidé trente-huit bacs de coquilles mortes pour ça. »
Il scrute l’horizon. Ses mains, celles de quelqu’un qui s’en sert comme outil de travail, se crispent puis se relâchent au rythme de sa réflexion. Devant lui se trouve pourtant l’une des meilleures sections de sa
ferme.
«Cette ligne-là est notre gagne-pain d’habitude, on pense qu’aujourd’hui elle est à peut-être 11 % de survie. Sur l’ensemble de la ferme, si on est chanceux, on va avoir autour de 8 % de survie. Tu ne peux pas gagner ta vie avec 92 % de pertes ! »
En temps normal, les pertes naturelles en ostréiculture oscillent généralement entre 5 et 10 %. Cette année, Bruce Richard estime que la situation dépasse largement ce que l’industrie considère comme acceptable.
« Là, on parle d’un effondrement complet. »

Voici quelques-unes des 1 800 cages de Bruce Richard, réparties sur de longues lignes ancrées au fond marin à l’aide de vis installées durant l’hiver à travers la glace. Chaque cage contient six sacs d’huîtres nécessitant près de trois années de croissance avant d’atteindre le marché. Avant les pertes massives causées par le MSX et le Dermo, la ferme pouvait produire jusqu’à environ 1,25 million d’huîtres. (Photo : Eric Bergeron)
S’établir chez soi
Avant l’ostréiculture, Bruce Richard, 36 ans, a travaillé dans l’Ouest canadien sur les plateformes pétrolières. Il a aussi pêché le homard et travaillé dans la construction de bateaux en fibre de verre durant l’hiver. Malgré les années passées ailleurs, il revient toujours à la même idée : travailler dehors, près de l’eau. Chez lui. À l’île.
«Toute ma famille est acadienne. Ma mère vient d’Urbainville, mon père de Cap-Egmont. Mes quatre grands-parents parlaient français. Mes filles vont à l’école française aussi. »
Il y a maintenant six ans, lui et son épouse ont repris la ferme ostréicole familiale à la suite du décès soudain de son beau-père survenu dans un accident de motoneige à la fin de l’hiver. Depuis, le couple a investi temps, énergie et argent afin de faire croître l’entreprise. Les journées sont longues. Le travail est physique. Les paiements sont importants. Les enjeux sont constants.
«Quand on a repris ça, c’était une petite ferme. J’ai travaillé deux ans pratiquement gratuitement pour tout garder à flot. Et tranquillement, on a bâti l’entreprise. Cette année devait être une de nos meilleures années. »
Malgré les efforts soutenus du couple, une série d’imprévus est venue bouleverser les plans. D’abord, l’ouragan Fiona a lourdement endommagé la ferme et réduit considérablement les récoltes. Les années suivantes ont ensuite été consacrées à remettre l’entreprise sur pied, réorganiser les installations et tenter de retrouver un certain équilibre financier.
Puis sont arrivées les maladies MSX et Dermo, frappant de plein fouet une industrie déjà fragilisée. Des lignes entières d’huîtres ont cessé de produire. Certaines cages ne contenaient plus que des coquilles vides. Ce qui devait représenter l’aboutissement de plusieurs années d’investissements s’est rapidement transformé en lutte quotidienne pour simplement maintenir les opérations en vie.

Le bateau de travail de Bruce Richard lui sert aussi de refuge familial durant l’été. Une fois l’équipement retiré de la barge, lui, son épouse et leurs filles y installent des chaises et un barbecue avant de partir passer quelques heures sur l’eau autour de la baie de Cascumpec. (Photo : Eric Bergeron)
Le rêve est à l’eau
«On avait déjà perdu énormément l’automne passé avec le MSX et le Dermo. Cette année, ce qui restait est mort presque au complet. »
Ce constat, souvent entendu dans les médias et presque devenu abstrait à force d’être répété, prend une tout autre dimension lorsqu’il se lit directement sur le visage de producteurs comme Bruce Richard, qui en portent désormais les cicatrices au quotidien.
Selon lui, plusieurs producteurs n’ont tout simplement plus les liquidités nécessaires pour attendre des mois avant de recevoir une éventuelle aide financière.
«Le plus gros problème, c’est le temps. Les gens ont besoin d’aide cette année. Pas en 2027. Moi, mon prêt arrive en novembre. Je peux pas attendre un an avant de savoir si je vais être accepté dans un programme. »
L’ostréiculteur explique que plusieurs mesures annoncées reposent sur des remboursements futurs ou des critères calculés à partir des revenus des années précédentes. Une approche qui, selon lui, ne reflète pas toujours la réalité des entreprises ayant récemment investi ou agrandi leurs opérations.
«Les programmes regardent les moyennes des années passées. Mais moi, mes premières années ont été frappées par Fiona et ensuite MSX et Dermo. Sur papier, mes chiffres ont l’air assez mauvais. Et en réalité, je suis en train de menoyer. »
Même les programmes de soulagement des intérêts annoncés récemment soulèvent des inquiétudes chez plusieurs producteurs. Bruce Richard affirme qu’on lui demande d’abord de payer les intérêts avant d’espérer un remboursement éventuel plus tard.
«Ils disent qu’ils vont rembourser les intérêts. Mais il faut d’abord que je les paie. Et moi, je n’ai pas les revenus pour les payer. C’est ça que les décideurs ne comprennent pas. »
À ses yeux, plusieurs producteurs risquent de se retrouver coincés entre des pertes historiques, des paiements qui continuent de s’accumuler et des programmes dont les délais ne correspondent pas à l’urgence actuelle sur le terrain.

Autrefois utilisée principalement pour trier les différentes tailles d’huîtres récoltées, la station de tri installée sur le bateau de Bruce Richard sert aujourd’hui surtout à séparer les huîtres encore vivantes des coquilles mortes rapportées à bord. (Photo : Eric Bergeron)
La fin des petits producteurs ?
Bruce Richard craint que la crise actuelle accélère la disparition graduelle des petites fermes familiales au profit d’entreprises possédant davantage de liquidités ou plusieurs sources de revenus.
«Il y en a qui peuvent absorber une mauvaise année parce qu’ils ont déjà d’autres entrées d’argent. Certains ont un permis de homard. D’autres cultivent la pomme de terre. Mais quand toute ta famille dépend uniquement de la ferme ostréicole, tu te retrouves beaucoup plus vulnérable. »
Bruce Richard désigne le casse-croûte au pied du quai, où plusieurs pêcheurs et travailleurs de la région s’arrêtent chaque matin avant de prendre la mer.
«Quand une petite ferme ferme ses portes, ce n’est pas juste une entreprise qui disparaît. C’est moins d’argent dans les garages, les stations-service, les cafés et les commerces du coin. Toute la région finit par le sentir. »
Chez Bruce, l’inquiétude est palpable. Elle se lit dans ses traits. Son entreprise et sa maison, qu’il a dû refinancer afin de rembourser une partie des dettes accumulées, sont en jeu.
«Je crois pouvoir tenir lecoup encore un mois ou deux», dit-il en réajustant sa casquette. J’en connais qui ont quitté le métier sans trop savoir quoi faire après. Et j’en connais d’autres qui sont tombés dans des endroits vraiment sombres. »

Bruce Richard affirme que plusieurs petits producteurs peinent actuellement à se procurer les nouveaux naissains résistants aux maladies en raison des coûts élevés, des importantes sommes exigées à l’avance et des règles entourant leur distribution. (Photo : Eric Bergeron)
Le rêve est sur l’eau
Quand on lui demande pourquoi il persiste malgré les difficultés qui frappent actuellement l’industrie ostréicole, Bruce Richard désigne son embarcation amarrée au quai.
«Ce navire-ci, c’est plus qu’un simple bateau de travail. Quand il fait beau, on enlève l’équipement, on met des chaises, le barbecue, et on embarque les filles. On les tire sur le tube à l’arrière et on passe du temps ensemble. Le monde voit un métier. Moi, je vois toute notre vie autour deça. »
L’heure avance et le travail se fait attendre. Pour l’instant, Bruce Richard continue malgré tout de remonter ses lignes une à une, dans l’espoir qu’il reste encore suffisamment d’huîtres et suffisamment de temps pour sauver ce qu’il a mis des années à bâtir.