La Voix acadienne – L’une des mesures les plus particulières annoncées par le fédéral le 8 mai 2026 concerne l’importation de «géniteurs» d’huîtres provenant des États-Unis. Le gouvernement fédéral espère ainsi permettre à l’industrie ostréicole de maintenir une certaine production pendant que chercheurs, écloseries et producteurs tentent de développer des lignées capables de mieux résister à la maladie de la sphère multinucléée inconnue (MSX) et la perkinsose (Dermo).
En pratique, il s’agit d’huîtres adultes utilisées dans des écloseries afin de produire du naissain destiné aux producteurs insulaires. Ces huîtres ne seront pas simplement relâchées dans les rivières de l’Île. Elles serviront plutôt à produire de jeunes huîtres en laboratoire, qui seront ensuite vendues aux ostréiculteurs pour être mises à l’eau.
Le principe n’est pas nouveau. Depuis plusieurs décennies, des centres de recherche américains comme Rutgers University au New Jersey ou encore le Virginia Institute of Marine Science travaillent à sélectionner des lignées d’huîtres capables de mieux survivre aux maladies comme le MSX et le Dermo.
Il ne s’agit pas d’huîtres génétiquement modifiées ni d’huîtres «immunisées». Les chercheurs sélectionnent simplement, génération après génération, les individus ayant le mieux résisté aux maladies afin de reproduire ces caractéristiques.
Dans certaines régions américaines, particulièrement en Virginie, ce type de naissain résistant est déjà largement utilisé par l’industrie aquacole. Des études ont démontré des taux de mortalité beaucoup plus faibles que chez les populations sauvages.
Made in the USA ?
Mais cette avenue soulève aussi une autre question : jusqu’à quel point l’industrie ostréicole de l’Île risque-t-elle maintenant de dépendre des États-Unis pour assurer sa relance?
Compte tenu des relations commerciales tendues entre le Canada et les États-Unis, certains craignent de voir l’industrie insulaire devenir dépendante de géniteurs, de naissains et d’expertise provenant presque entièrement du sud de la frontière.
Jusqu’ici, la province de l’Île-du-Prince-Édouard comptait surtout sur ses bancs naturels et sur le captage naturel du naissain. Contrairement à certaines régions américaines frappées par le MSX et le Dermo depuis plusieurs décennies, l’industrie locale n’avait jamais vraiment développé à grande échelle ses propres programmes de sélection génétique résistante.
Aujourd’hui, plusieurs intervenants estiment que l’île devra éventuellem ent développer sa capacité locale : écloseries, recherche, sélection de lignées adaptées aux eaux insulaires et production locale de naissain résistant. Autrement, l’industrie pourrait demeurer vulnérable aux coûts d’importation, aux enjeux commerciaux et aux décisions prises à l’extérieur du pays.
Quels sont les risques ?
Plusieurs inconnues demeurent également. Les eaux de l’Île-du-Prince-Édouard ne sont pas celles de la baie Chesapeake, et personne ne peut encore garantir comment ces lignées réagiront à long terme ici. Même des huîtres dites résistantes peuvent tomber malades ou subir des pertes selon la température, la salinité ou l’état des rivières.
C’est aussi pourquoi plusieurs intervenants soulignent que cette approche aide surtout l’aquaculture. Rebâtir les stocks sauvages demeure beaucoup plus complexe puisque les huîtres se reproduisent librement dans les estuaires et que la restauration naturelle des bancs peut prendre plusieurs années.
La disponibilité ainsi que la fiabilité de l’approvisionnement demeurent toutefois une question importante alors que l’industrie pourrait devenir de plus en plus dépendante de lignées et de naissains provenant des États-Unis.
Bien que certains travaux soient déjà amorcés sur l’Île, de nombreux intervenants estiment que le développement d’une véritable capacité locale de sélection et de production de naissains résistants demeurera essentiel à long terme.