Des intervenantes du secteur de la petite enfance dénoncent des compressions imposées sans consultation claire ni suivi formel de la part du gouvernement provincial. Alors que des centres perdent des heures d’appui pédagogique, Cap Enfants craint aussi la disparition d’un programme de transmission du français destiné aux jeunes familles. Pour plusieurs, ces décisions dépassent largement les chiffres budgétaires.
Kathleen Couture, directrice générale de l’Association des centres de la petite enfance francophones de l’Île-du-Prince-Édouard (ACPEFÎPÉ), explique que les postes d’appui pédagogique ont vu le jour dans la foulée de la pandémie de COVID-19, lorsque les centres ont constaté l’importance d’avoir du personnel supplémentaire pour soutenir les équipes.
«Après la COVID, le gouvernement a reconnu à quel point ce personnel apportait un soutien important dans les centres », explique-t-elle.
Cette aide temporaire a ensuite été transformée en postes permanents d’appui pédagogique afin d’améliorer la qualité des programmes et d’offrir davantage de soutien aux éducatrices et aux enfants.
«Ces postes permettaient d’améliorer la programmation, de soutenir les éducatrices et d’offrir une aide supplémentaire aux enfants qui en avaient besoin.»
De son côté, Rachelle Smith, directrice générale de Cap enfants, l’un des sept centres de ressources familiales à l’Île-du-Prince-Édouard et le seul en français, explique que le programme «Dès la naissance» avait pour objectif d’aider les familles à intégrer le français dans la vie quotidienne des enfants dès leurs premiers mois de vie.
Offert grâce à un financement du ministère de l’Éducation, le programme proposait un accompagnement personnalisé aux parents afin de favoriser la transmission de la langue française.
«Les familles recevaient des visites régulières, des trousses éducatives et des ressources adaptées à leur réalité familiale, particulièrement dans les foyers exogames où un seul parent est francophone», explique RachelleSmith.

Une nouvelle réalité s’installe
Or, voilà qu’aujourd’hui, l’ACPEFÎPÉ se voit confrontée à des coupures budgétaires allant jusqu’à 50 % pour les postes d’appui pédagogique, tandis que Cap enfants affirme avoir été informé que le financement du programme «Dès la naissance» ne serait pas renouvelé.
Selon les explications évoquées publiquement par le ministre Robin Croucher, les compressions aux postes d’appui pédagogique seraient liées à des contraintes budgétaires provinciales. Le ministre aurait affirmé que la province «ne peut pas se permettre d’assumer» l’ensemble des coûts associés à ces postes supplémentaires dans le contexte du déficit projeté de 410 millions de dollars pour 2026-2027.
Dans le cas du programme «Dès la naissance», Rachelle Smith affirme que le ministère aurait principalement justifié le non-renouvellement du financement par un nombre jugé insuffisant de familles participantes.
«Le ministre continue de dire : “Vous avez seulement rejoint huit familles.” Mais il ne voit pas l’ensemble du portrait», affirme Rachelle Smith.
À ses yeux, cette lecture ne tient pas compte de la réalité minoritaire francophone ni des années de transition vécues par l’organisme.
Une pierre, deux coûts
Bien que les deux programmes soient distincts, les deux intervenantes rencontrées décrivent un même sentiment d’incertitude face à des décisions qu’elles jugent prises sans réelle consultation du terrain.
Dans les cinq centres représentés par l’association, Kathleen Couture estime que les compressions représentent déjà une perte d’environ 70 heures de soutien pédagogique par semaine.
«Si on multiplie ça au niveau de l’Île, c’est dévastateur comme coupure», affirme-t-elle, ajoutant que plusieurs centres devront désormais composer avec moins de soutien pour les éducatrices, les enfants à besoins particuliers et les tâches quotidiennes.
Du côté de Cap enfants, Rachelle Smith affirme que la possible disparition du programme «Dès la naissance» entraînerait aussi la perte d’un poste à temps plein au sein d’une petite équipe déjà fragile.
«Mon financement de Cap enfants ne peut pas supporter cette job-là», explique-t-elle. «Si ça ne se renouvelle pas, on va parler d’un employé qu’on perd, puis d’un programme de langue qu’on perd aussi.»
Au-delà des impacts administratifs, elle craint surtout les conséquences sur les familles francophones qui tentaient de transmettre la langue à leurs enfants.
«Dans toute ma vie, je n’ai jamais cru qu’il fallait que je me batte si fort», confie-t-elle. «Quand quelque chose est arraché, spécialement lorsqu’on est la minorité, ça fait perdre espoir au monde »
Pour plusieurs intervenantes du secteur, le débat dépasse désormais la simple question budgétaire. Avec les heures coupées et les programmes menacés, elles voient surtout des services fragilisés, des éducatrices moins soutenues et des familles francophones appelées, une fois de plus, à se battre pour préserver une langue et une réalité minoritaire déjà vulnérables.
Au moment d’imprimer ce texte, le ministre de l’Éducation et de la Petite enfance, Robin Croucher, n’avait toujours pas répondu aux questions de La Voix acadienne ni à notre demande d’entretien.