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08 avril 2020

Le 8 avril 2020

- Laurent Rigaux / Initiative de journalisme local - APF - Atlantique

Heather Morrison, médecin-hygiéniste en chef de l’Île-du-Prince-Édouard.  (Photo : Laurent Rigaux, IJL) 

 

Le coup de fil est tardif, deux heures en retard par rapport à l’heure prévue. Heather Morrison s’excuse. On ne lui en tient pas rigueur, la médecin-hygiéniste en chef de l’Île-du-Prince-Édouard n’a plus un moment pour elle depuis le début de la pandémie de COVID-19 au Canada. Elle a pris 20 minutes de son temps pour répondre à nos questions.

 

Heather Morrison est devenue, au gré de l’évolution de la pandémie, une célébrité malgré elle. Tous les jours à 13h30, les Prince-Édouardiens ont rendez-vous avec la médecin-hygiéniste pour sa mise à jour quotidienne. On a fait les comptes : depuis le 9 mars, elle est apparue plus de 20 fois à la télévision. Ce n’est pas forcément par plaisir : «J’ai toujours été réticente à apparaître dans les médias, mais je sais que ça fait partie de mon travail de partager les informations, mes connaissances.»

 

Son choix pour la médecine n’est pas le fruit du hasard. À l’école, son intérêt se portait déjà sur la biologie. À cette passion pour les sciences s’est greffée plus tard le souhait «d’aider les autres». La médecine lui semble alors le meilleur moyen de conjuguer ces deux envies. Après son doctorat en politiques sociales à Oxford, elle se forme à l’université de Dalhousie, puis en internat à Toronto. 

 

De retour à l’Île, elle devient médecin au service des urgences de l’hôpital Queen Elizabeth, puis médecin-hygiéniste en chef en 2007. «Ces deux rôles sont complémentaires, explique-t-elle. J’apprécie la relation qu’on peut avoir avec un patient, mais je voulais aussi penser plus globalement, avoir un impact sur la santé d’une population entière». 

 

«C’est ma deuxième pandémie»

 

Elle a continué à réaliser des gardes à l’hôpital jusqu’au début de la crise. «Je suis un peu trop occupée maintenant», confie-t-elle. Depuis le début mars, elle enchaîne les téléconférences quotidiennes avec ses homologues partout au pays, dont Dr Theresa Tam, l’administratrice en chef de la santé publique au Canada. «On apprend des autres et on essaie d’avoir une réponse coordonnée, même si ce qui se passe en Colombie-Britannique est différent d’ici, raconte-t-elle. On a aussi des réunions avec les médecins-hygiénistes en chef des provinces atlantiques, en groupe réduit.»

 

Elle était déjà en poste lors de la crise de la grippe H1N1 de 2009. «C’est ma deuxième pandémie, lance-t-elle presque naturellement. Mais c’est différent cette fois, il y a tellement de gens touchés dans le monde. Les médias ont aussi changé, comme notre façon de communiquer.»

 

La voilà donc tous les jours sur Facebook, à la télévision, à la radio, livrant inlassablement les mêmes messages de prévention. Elle répète les consignes d’auto-isolement et d’éloignement social, encore et encore. On l’entend parfois aussi se confier, personnellement. Un jour, elle lit un message écrit par l’un de ses enfants. Un autre, elle évoque sa mère qui n’a pas pu voir son petit-fils pour son anniversaire. Ces confidences créent un lien affectif avec les Insulaires, qui l’encensent sur les réseaux sociaux. «Je ne pense pas que je le fais intentionnellement, et peut-être que je partage trop ce que je ressens, réagit-elle. Mais c’est vrai, nous sommes dans le même bateau. L’île est une communauté où on se soucie des autres. J’ai grandi ici, je vis et travaille ici, ma famille est ici, mes amis aussi. Ce qui va se passer durant les mois à venir va avoir aussi un impact sur nos vies.»

 

«Je sais que le français est important pour la communauté»

 

Dès les premiers jours, elle a répondu sans sourciller aux questions des médias francophones qui l’interrogeaient en français. Puis elle a pris les devants, en délivrant systématiquement son message quotidien dans les deux langues, en utilisant même des expressions propres au français comme «On n’est pas sorti de l’auberge». 

 

«Je suis contente d’essayer, mais j’aimerais pouvoir parler plus, dit-elle avec modestie. Je sais que le français est important pour le pays et pour la communauté à l’Île». Mariée à un francophone, elle tient à préciser qu’ils parlent en français à leurs quatre enfants et que «trois sont à l’école francophone François-Buote».

 

Ce choix de parler chaque jour en français est aussi une nécessité sanitaire, selon elle, car on comprend mieux les consignes dans sa langue maternelle. La foire aux questions disponible dans le site Internet du gouvernement est aussi traduite en mandarin. D’autres traductions sont en cours d’élaboration. «Mais je peux pas parler d’autres langues», prévient-elle en rigolant. 

 

Sur Facebook, on voit parfois quelques commentaires désobligeants au moment où elle passe de l’anglais au français. «On n’est pas au Québec ici, tout le monde doit pouvoir parler anglais», écrit un internaute. «Qui à l’Î.-P.-É. parle français?», renchérit un autre. «Je pense que c’est une bonne chose que les gens sachent qu’on a les deux langues ici», répond-elle, étonnée que certains puissent l’ignorer. 

 

«Les gens cherchent des leaders qui les rassurent»

 

Au pays, la moitié des médecins-hygiénistes en chef sont des femmes. Certaines deviennent de vraies icônes. En Colombie-Britannique notamment, le visage de Bonnie Henry se retrouve aujourd’hui sur des chandails ou des murales, à côté de celui de Theresa Tam. Cette notoriété fait sourire Heather Morrison : «Je pense que cette nouvelle situation génère de l’anxiété pour tout le monde. Les gens sont à la recherche de leaders qui leur donnent de l’information, mais qui les rassurent aussi, en qui ils ont confiance. On nous a donné ce rôle.»

 

De quoi provoquer des vocations chez les petites filles de l’Île-du-Prince-Édouard? «C’est bien si cela leur donne envie d’embrasser une carrière médicale, à laquelle elles ne pensaient pas au départ, estime-t-elle. Ça me touche.»

 

Avant de raccrocher, on lui demande quand même si elle tient le coup. «Je suis un peu fatiguée, concède-t-elle en souriant. Mes enfants me manquent, mais on sait tous que ça va durer un bout de temps.» Elle ajoute : «Je fais de mon mieux, mais peut-être que je ne dors pas assez.» On raccroche donc en lui souhaitant une bonne nuit. «À demain, à la conférence de presse», glisse-t-elle.   

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