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Le 21 janvier 2020

- Par Laurent Rigaux

Depuis 2009, Réginald Maddix stabilise son rivage avec des blocs rocheux. La force des vagues déplace les roches, malgré leur poids. « C’est incroyable » ne cesse de répéter Réginald Maddix.  (Photos : Laurent Rigaux)

 

Sur la côte de l’Île-du-Prince-Edouard (Î-P-É), la mer fait peu à peu son oeuvre. Elle grignote inexorablement le littoral, un pied par an en moyenne depuis 1968. Alors que le changement climatique amplifie le phénomène, les habitants prennent les devants.

 

Réginald Maddix n’a qu’un seul mot à la bouche en faisant visiter son bout de terre à Cap-Egmont : «Incroyable». En 2000, après avoir acheté son terrain à l’ouest de l’Î.-P.-É., il décide de noter sur un coin de mur l’avancée de la mer. Il plante un piquet ici, un autre là, les deux sont alors à 20 pieds de l’eau. À cette époque, il n’a «pas idée» du problème, «je n’étais jamais resté au bord de la mer». Neuf ans plus tard, il se rend compte qu’il a perdu 17 pieds. «17, insiste-t-il, c’est incroyable !»

 

Réginald Maddix a acheté son terrain de Cap-Egmont, à l’ouest de l’Î.-P.-É., en 2000. Il a immédiatement décidé de mesurer l’avancée de la mer.  Sur un coin de mur, il a reporté, durant 9 ans, le niveau de l’érosion sur sa propriété.  À certains endroits, il a perdu 17 pieds en 9 ans.

 

«La nature gagne toujours»

 

À partir de 2009, il s’attaque au problème et fait venir des dizaines de camions remplis de roches, du Nouveau-Brunswick ou d’à côté, de Summerside. Les centaines de tonnes de blocs sont disposées sur le rivage. «La roche m’a sauvé», lance le sexagénaire qui doit pourtant tout remettre en place tous les deux ans. La force de l’eau est si forte qu’elle déplace les blocs, «incroyable». 

 

Il n’a bénéficié d’aucun soutien provincial et trouve cela étrange, «on croirait qu’il y aurait de l’aide si ça sauve l’île». En réalité, le gouvernement de la province ne «recommande pas» cette solution. «Les rochers n’absorbent pas l’énergie des vagues, explique Adam Fenech, directeur du laboratoire du climat de l’Université de l’Î.-P.-É. (UPEI). Ils la dévient vers les voisins.» À Cap-Egmont, on le voit assez nettement. Alors que le terrain de Réginald Maddix s’érode moins, ceux de ses voisins sont plus grignotés. 

 

Dans le guide destiné aux propriétaires côtiers, le gouvernement de la province recommande surtout de construire loin du rivage. Car en-dehors du risque pour les voisins, stabiliser avec des rochers menace les plages, détruit l’habitat de la faune et n’est tout simplement pas esthétique. Adam Fenech est plus direct : «À long terme, ça ne fonctionne tout simplement pas. La nature gagne toujours.» 

 

«La vie au bord de la mer n’est pas éternelle»

 

Alors, pourquoi ne pas l’interdire ? «Nous respectons la capacité des propriétaires côtiers à gérer leur bien, explique Erin Taylor, directrice en charge du sujet au ministère de l’Environnement, de l’Eau et du Changement climatique du gouvernement provincial. Mais ils doivent demander un permis pour stabiliser ou faire appel à un professionnel qualifié.» La responsable appelle les îliens à prendre conscience que «la vie tout au bord de la mer n’est pas éternelle». Comment susciter une telle prise de conscience ? «Grâce à une meilleure compréhension des enjeux et des phénomènes naturels», assure-t-elle.

 

Certains propriétaires testent d’autres solutions, à l’image d’Allison Nicolle qui possède une maison à Cape-Bear depuis une vingtaine d’années. Elle s’est tournée vers des solutions végétales, avec l’aide de l’entreprise de Nouvelle-Écosse Help Nature Heal, spécialisée dans la restauration écologique. Herbes sauvages, saules, bottes de foin ont permis de stabiliser la pente, de dissiper l’énergie des vagues et de réduire l’érosion. «En haut de la falaise, on a arrêté de tondre sur une dizaine de pieds, raconte-t-elle. Avant c’était de la pelouse, maintenant c’est comme une prairie, avec des fleurs sauvages.» Et ça fonctionne plutôt bien, selon elle. «Plutôt», car une zone, la plus exposée aux vagues, continue de s’éroder. 

 

Dans les locaux de UPEI, Adam Fenech sort une manette de jeu vidéo et allume un téléviseur. Une vue satellite de l’Î.-P.-É. apparaît. Le laboratoire du climat a créé l’outil Clive (pour CoastaL Impacts Visualization Environment), qui permet de voir en 3D les effets de la montée des eaux sur l’Î.-P.-É. D’après le scientifique, 1 000 maisons seront menacées d’ici à 2100, ainsi qu’une éolienne et un certain nombre de phares. À l’écran, des lignes de couleur se dessinent à tour de rôle, chacune représentant la côte en 2025, 2050 et 2100.  La maison de Réginald Maddix s’affiche alors à l’écran les pieds dans l’eau. 

 

Adam Fenech, directeur du laboratoire du climat de l’université de l’Î-P-É, présente l’outil Clive, qui permet de voir en 3D l’effet de l’érosion et de la montée du niveau de la mer sur l’île.  L’outil permet de mieux cibler les dépenses d’adaptation, là où des infrastructures seront menacées à terme.

 

L’outil est aussi un outil d’éducation et de prise de conscience. Les lignes de couleur représentent le trait de côte à différentes dates. En 2100, rochers ou pas, certaines maisons de Cap-Egmont auront les pieds dans l’eau.

 

Erin Taylor, directrice du changement climatique au département de l’environnement, de l’eau et du changement climatique du gouvernement provincial, met l’accent sur les distances de sécurité des maisons par rapport à la côte. 

 

Initiative de journalisme local - APF - Atlantique

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