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 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard
Le 30 avril 2019

- Par Ericka Muzzo



Considérant les chiffres des sondages, plusieurs observateurs estiment que le résultat des élections de lundi n’est pas une surprise.  Il n’en demeure pas moins qu’un gouvernement à trois partis, minoritaire pour la première fois dans l’histoire contemporaine de l’Î.-P.-É. et gouverné par le Parti progressiste-conservateur (PPC) après trois mandats des Libéraux, comporte plusieurs inconnues. 

«Le Parti vert avait beaucoup d’appuis, mais qui ont un peu diminué avec le temps. Ça indique que certains électeurs sont retournés à une manière plus traditionnelle de voter», note le politologue de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard Don Desserud. 

C’est précisément depuis l’élection du chef Dennis King que le PPC est remonté dans les sondages.  «Le parti rencontrait des difficultés depuis longtemps, et le nouveau chef était un facteur inconnu.  Même si les gens savaient qui il était, les attentes étaient basses, et il s’est avéré un meneur très capable pour le parti», constate Don Desserud. 

Plus encore, le style de Dennis King et des autres chefs de partis Peter Bevan-Baker et Joe Byrne offrait une alternative à celui de l’ancien premier ministre, Wade MacLauchlan. 

«La popularité du chef du Parti libéral était en chute libre depuis plusieurs années, parce que la connexion avec les Insulaires ne s’est jamais vraiment faite.  C’est une bonne personne, mais on ne sent pas son authenticité, alors que ses trois concurrents sont très authentiques», constate Dominique Chouinard, enseignante du cours d’Administration publique et culture patrimoniale au Collège de l’Île. 

«Dennis King a donné la permission aux électeurs de voter à nouveau pour le Parti progressiste-conservateur», résume Don Desserud.  Et c’est ce qui s’est passé en particulier dans l’est de l’Île, alors que dans les régions urbaines, le Parti vert a tout raflé.  «Les Verts sont passés de deux sièges à huit, presque un tiers de l’Assemblée législative.  C’est excellent», enchaîne le politologue. 

Ancien journaliste et néophyte en politique, le chef progressiste-conservateur Dennis King formera le prochain gouvernement à l’Île-du-Prince-Édouard après avoir récolté une douzaine de sièges.  (Photo : compte facebook de Dennis King)

Un gouvernement de collaboration

L’une des possibilités pour le gouvernement minoritaire serait de s’allier avec un autre parti, afin de former un gouvernement majoritaire.  Mais d’après Don Desserud, ce n’est pas l’avenue que choisira d’emprunter le PPC. 

«Dennis King a indiqué qu’il allait régler les enjeux un à la fois, mais rien ne laisse présager qu’il planifie de conclure un marché avec les Verts ou les Libéraux.  Je pense qu’ils vont s’entendre sur plusieurs sujets.  Un gouvernement minoritaire ralentit les choses quand les partis ne s’entendent pas, et je crois que ça n’est pas le cas ici», explique-t-il. 

C’est aussi l’avis de Dominique Chouinard qui note que Dennis King et Peter Bevan-Baker n’ont eu pratiquement que de bons mots l’un pour l’autre devant les médias.  «La volonté de collaborer va vraiment être la clé, parce qu’aucun des partis ne s’est fait donner un mandat unilatéral par la population.  En unissant leurs voix, ils pourront être plus forts.  Je suis peut-être idéaliste, mais je crois que la porte est grande ouverte», avance l’enseignante. 


Le prochain chef de l’opposition, Peter Bevan-Baker.  (Photo : Patricia Bourque)

Faire connaître les enjeux francophones

Des 26 candidats actuellement élus à l’Assemblée législative, trois sont reconnus comme bilingues : le candidat progressiste-conservateur Bradley Trivers dans Rustico-Emerald, la candidate verte Karla Bernard dans Charlottetown-Victoria Park et le candidat libéral Gord McNeilly dans Charlottetown-West Royalty.  Ce chiffre n’inquiète pas outre mesure la directrice de la Société Saint-Thomas-d’Aquin (SSTA), Isabelle Dasylva-Gill. 

«Je crois que l’important, c’est de construire une relation constructive avec le nouveau gouvernement.  Je ne connais pas beaucoup Dennis King, mais c’est bon d’avoir un regard neuf et une approche différente», indique la directrice de la SSTA. 

À la suite de son élection, le nouveau premier ministre a indiqué avoir l’intention d’apprendre le français. Ce qui est une bonne nouvelle aux yeux d’Isabelle Dasylva-Gill. «Le fait que le nouveau premier ministre ne parle pas françaisà ce jour ne nous empêchera pas de travailler avec lui. L’important, c’est qu’il connaisse bien les enjeux de la communauté acadienne et francophone pour les gérer adéquatement. Ça n’est pas juste une question de maîtrise de la langue», nuance-t-elle.

Depuis une dizaine d’années, c’est traditionnellement le premier ministre lui-même qui était chargé du ministère des Affaires acadiennes et francophones.  C’est plutôt cette décision qu’attend avec impatience la SSTA. 

«J’espère que la personne responsable regardera et comprendra les enjeux, et les traitera de la bonne manière.  On a encore plusieurs défis, comme l’offre active de services, l’accès à l’information en français, toute la question des CPE et des écoles, qui sont à la base de la vitalité de la communauté», enchaîne Isabelle Dasylva-Gill. 

Au cours des semaines à venir, l’organisme porte-parole devrait établir de premiers contacts avec le nouveau gouvernement. 

Vague conservatrice au Canada

L’élection du PPC à l’Île n’est que l’un des maillons de la chaîne conservatrice qui semble se former dans les provinces canadiennes.  Au cours de la dernière année, des gouvernements conservateurs ont été formés au Nouveau-Brunswick, en Alberta et en Ontario. 

«Il faut nuancer, je ne crois pas que Dennis King soit comme Jason Kenney, le nouveau premier ministre de l’Alberta.  Il est plutôt ce qu’on appelle un “Tory rouge”», indique Don Desserud.  Traditionnellement, le terme réfère aux conservateurs qui favorisent les politiques sociales et l’intérêt public plutôt que le principe de la libre entreprise («Tory bleu»). 

Le politologue note que le Parti conservateur fédéral risque tout de même d’exploiter cette vague bleue qui s’étend au pays, à l’aube des élections qui doivent avoir lieu en octobre.  «Ça serait intéressant de voir une rencontre entre Andrew Scheer, le chef du Parti conservateur du Canada, et Dennis King», lance Don Desserud. 

À court terme, il prévoit que les principaux enjeux à l’Île seront les soins de santé et la taxe sur le carbone, contre laquelle s’était prononcé Dennis King lors du débat des chefs. 

Pas de changement du mode de scrutin

Les électeurs ont voté à 51 % contre 49 %, se prononçant en défaveur du système de représentation proportionnelle mixte (RPM).  D’après Don Desserud, cela signifie peut-être la fin de ce système de vote, mais pas forcément de l’idée de réforme du mode de scrutin. 

«Je suis dans un certain sens optimiste parce que Dennis King et Peter Bevan-Baker avaient tous deux affirmé leur support à la réforme.  Il faudra voir comment ils gèrent cette situation, peut-être en considérant un autre modèle.  Ça dépendra des priorités», prévoit-il. 

Aux yeux de Dominique Chouinard, la prochaine étape serait de réaliser une campagne d’éducation sur les divers modes de scrutin, plutôt que de tenter d’influencer les électeurs à la veille d’un référendum.  «Il faudra être plus proactif.  Avec le Parti vert dans l’opposition, l’idée de réforme n’est pas morte.  Mais comment cela se fera-t-il, c’est moins évident». 

Dans un communiqué, l’organisme «Votez Oui Î.-P.-É.» note que l’appui à la représentation proportionnelle a beaucoup progressé dans les quinze dernières années.  «Près de 40 000 habitants de l’Île-du-Prince-Édouard ont appuyé le RPM lors de ce référendum, soit plus du double des 19 418 électeurs du plébiscite de 2016 et beaucoup plus que les 11 750 électeurs qui ont appuyé le RPM lors du plébiscite de 2005».

Le vent de changement a placé la balle dans le camp du gouvernement progressiste-conservateur, du Parti vert et du Parti libéral.  Un moment historique pour la province? Seul le temps le dira. 











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