Patrimoine
08 Janvier 2026 Par Eric Bergeron
Jenny McQuaid en est à son quatrième livre. Passionnée d’histoire et d’écriture, elle ne compte pas ralentir le cap. (Photos : Eric Bergeron)

Dans son livret intitulé : Naufrage Harbour, Jenny McQuaid retrace l’histoire du secteur de Naufrage, au nord-est de l’Île-du-Prince-Édouard (dans le comté de Kings), depuis le naufrage de 1719 jusqu’au milieu du XXe siècle. Elle y décrit la présence des Acadiens, d’abord comme pêcheurs saisonniers, puis comme travailleurs et résidents permanents, notamment avec le développement du port et des usines de transformation du poisson. 

Par une matinée ensoleillée, La Voix acadienne a rencontré Jenny McQuaid à sa demeure de Charlottetown.  À ses côtés, sa fille Ellen accompagne la conversation. À plusieurs reprises, elle se lève, va chercher un livre, l’ouvre à une page précise et le dépose sur la table, venant appuyer les souvenirs que sa mère partage.

Jenny McQuaid est visiblement heureuse de raconter cette histoire. Elle a consacré près d’une année complète à effectuer des recherches aux archives provinciales.  «J’aime quand les gens s’intéressent à ce coin-ci», dit-elle avec un sourire. «Il s’y est passé bien plus de choses qu’on le pense.»

Dans ce livret, Jenny McQuaid propose un portrait rigoureux et fort sympathique de l’histoire de Naufrage. Elle y documente l’établissement progressif de communautés, dont une présence acadienne marquée, souvent méconnue. «Les Acadiens ne faisaient pas que passer», explique-t-elle. «Plusieurs venaient pour travailler, surtout dans la pêche, et certains se sont installés ici de façon permanente.»

Son travail met en lumière des familles acadiennes venues principalement de l’ouest de l’Île, qui montaient à Naufrage pour la saison de pêche, puis, dans certains cas, pour s’y établir. Parmi les noms qui reviennent dans ses recherches figurent notamment des familles Arsenault, Gallant et Chaisson, intégrées à la vie économique et sociale du secteur. «Ce sont des familles qui ont contribué à bâtir le quotidien du lieu», précise-t-elle. «Elles travaillaient, élevaient des enfants, participaient à la vie communautaire.»

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Présence des femmes

Un aspect qui a particulièrement retenu son attention concerne la présence des femmes. « On parle souvent des hommes à la pêche, mais il y avait aussi des femmes acadiennes qui travaillaient dans les usines », souligne Jenny McQuaid. Ellen ouvre le livret à la page voulue et le pose sur la table. «Elles sont là, on les voit, en 1928.» Pour Jenny, rendre ces femmes visibles est essentiel. «Elles ont été longtemps oubliées, mais elles faisaient partie intégrante de cette économie.»

Lieu de travail important 

Le livret rappelle également que Naufrage n’était pas une colonie officielle, mais un lieu de travail et d’ancrage. «C’est ça qui est fascinant», dit-elle. «Les gens faisaient des choix. Certains repartaient, d’autres restaient. On ne connaît pas toujours les raisons, mais ces décisions ont façonné le territoire.»

Au fil de la rencontre, Jenny revient souvent à son enfance. Elle a grandi au phare, où son père était gardien. «J’ai vu le «lighthouse» fonctionner. J’ai vécu là.» Elle évoque des souvenirs heureux, des journées bercées par la mer, le vent et la lumière. «Quand on grandit dans un petit milieu comme ça, la communauté devient une famille élargie.»

L’un des moments les plus rigolos de la conversation arrive lorsqu’elle raconte l’épisode du transmetteur installé au phare pendant la guerre. «Mon père devait envoyer des rapports matin et soir au Québec, pour annoncer s’il y avait vu des sous-marins allemands», raconte-t-elle. Mais son frère, curieux et bricoleur, a réussi à détourner l’appareil pour diffuser de faux bulletins à la radio de la maison. «Des nouvelles complètement inventées, de la musique au violon, des annonces farfelues», dit-elle en riant. Un soir, un faux bulletin annonce l’apparition d’une maladie grave. Au même moment, trois hommes entrent dans la cuisine, dont un couvert de petits points noirs. «Il y avait un monsieur très dupe qui visitait chez nous. Il a pris sa casquette et il est parti en courant.» Jenny rit encore de ce souvenir. «On en parle encore aujourd’hui.»

Ce sens de l’humour traverse toute son œuvre. En plus de Naufrage Harbour, Jenny McQuaid est l’auteure de plusieurs ouvrages reconnus pour leur contribution au patrimoine insulaire, dont Naufrage and the Capes (2007), Humorous Stories, Songs, Bizarre and Eerie Tales from Northeastern Prince Edward Island (2009) et Genealogy of St Margaret’s Parish (2019). Ces livres témoignent de son engagement envers la généalogie, la mémoire collective et le folklore.

Elle a aussi été une figure marquante de la vie culturelle du nord de l’Île, notamment comme cofondatrice du Monticello Ceilidh, un événement hebdomadaire qui a contribué à populariser la musique, la danse et la narration orale dans les communautés rurales. «J’ai toujours aimé écouter les gens raconter», dit-elle. «Il y a une richesse incroyable dans ces histoires-là.»

Jenny McQuaid ne prétend pas écrire pour tout le monde. «Je voulais surtout que les gens d’ici, et particulièrement la communauté acadienne, puissent se reconnaître», affirme-t-elle.

Avis aux intéressés, une copie de Naufrage Harbour a été déposée au Musée acadien de l’ÎPÉ à Miscouche. 

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