FacebookTwitterRSS

 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 9 septembre 2020

- Par Marine Ernoult

 

- Le Musée acadien de l’Î.-P.-É. et le Musée et la Fondation du patrimoine de l’Î.-P.-É. présentent cette série de profils dans le cadre des célébrations du 300e anniversaire de l’arrivée des Acadiens et des Français à l’Île-du-Prince-Édouard.  Ce projet est rendu possible grâce à l’appui de la province de l’Î.-P.-É. -

 

Surnommée «Mama Jacques», Clarisse Gallant, mère de 14 enfants, a su faire vivre le français et la culture acadienne dans la région de Souris.  Force motrice pour la création d’une école de langue française dans le comté de Kings, l’Acadienne s’est investie près de 100 ans pour sa communauté. 

 

«Je suis contente qu’avec moi la région soit reconnue, car elle est trop souvent écartée du reste de l’Île du fait que plusieurs d’entre nous soient assimilés», affirme Clarisse Gallant lorsqu’elle reçoit l’Ordre du mérite acadien en 2000, à 87 ans.  Pendant ses années vécues à Souris, elle n’a jamais manqué une occasion de rappeler la présence acadienne dans le comté de Kings.  Ardente militante, l’Acadienne s’est longtemps battue pour la création d’une école française dans la région de Souris.

 

Née en 1913 à Oyster Bed Bridge, dans la paroisse de Rustico, Clarisse Gallant, la plus jeune d’une fratrie de onze enfants, est élevée par son père à la mort de sa mère en 1917.  Elle grandit en français et après des études entre l’Î.-P.-É. et le Nouveau-Brunswick, elle devient enseignante.  Pendant un an, elle donne des cours à l’école d’Oyster Bay Bridge, avant de se marier à Jacques Gallant, un pêcheur acadien francophone de Rustico. 

 

Ensemble, ils ont quatorze enfants en quinze ans.  Les premières années sont dures, les conditions de vie sont éprouvantes à la fin des années 1930.  «Les familles étaient pauvres en ce temps-là, raconte Clem Gallant, l’un des fils du couple.  Une année, on a eu faim, la pêche n’était pas bonne et mon père a eu besoin d’emprunter de la nourriture pendant l’hiver, à crédit».

 

 

«Parle français, parle français»

 

En 1952, la famille est contrainte de déménager à Souris, à l’est de l’Île.  Clarisse Gallant apporte son français et sa fierté acadienne dans ses valises.  Elle ne cesse pas d’utiliser sa langue maternelle et défend son importance auprès de ses voisins, et surtout de ses enfants.  «Nous avons quitté Rustico quand j’avais 12 ans, ça a été une lutte pour continuer à parler français parce que tous nos camarades de classe étaient anglophones.  Notre mère nous disait tout le temps “Parle français, parle français”», se souvient Yvette Sheehan, l’une de ses filles.  «Elle voulait perpétuer la tradition», ajoute sa sœur, Carmella Cheverie.

 

Au grand regret de Clarisse Gallant, il n’y a pas d’école française à cette époque à Souris.  Le seul jour où ses enfants parlent la langue d’Antonine Maillet, c’est le samedi, à la maison.  «Mais à l’école et avec nos amis, nous parlions anglais.  C’est triste, mais seuls les plus âgés de la fratrie ont gardé leur français», témoigne Carmella Cheverie.  «Nous n’étions pas très coopératifs», admet volontiers son frère Roméo Gallant.  Clarisse Gallant le reconnaissait elle-même : «La moitié de mes enfants sont à moitié bilingues». 

 

L’École La-Belle-Cloche : «Un cadeau»

 

À partir des années 1960, les enfants de Clarisse Gallant prennent leur envol.  La mère de famille en profite pour se lancer dans une nouvelle aventure avec son mari : l’ouverture d’un restaurant.  Il s’agit du «Mama and Papa Jacques’ Port o’ Cal», plus connu sous le nom de «Mama Jacques».  Jusqu’en 1974, l’Acadienne est aux commandes, assistée de son époux.  «Ma mère disait que ça prenait une vache par semaine avec toute la viande qu’ils vendaient», plaisante Clem Gallant.  Mais, en 1975, à la mort de son mari, Clarisse Gallant se retrouve brutalement sans revenu. 

 

À 60 ans passés, elle est contrainte de retourner travailler.  La femme de caractère réussit à se réinventer et s’engage dans une nouvelle voie.  Pendant deux ans, elle fréquente l’École d’arts visuels et de design de Charlottetown.  Elle cofonde l’«Eastern Seagulls Arts and Crafts Guild» et met sur pied un centre d’artisanat à Souris. 

 

Toute sa vie, elle s’implique bénévolement dans de nombreuses associations.  La coopérative d’habitation pour des logements à des prix abordables, la Ligue des femmes catholiques, l’Association touristique de Kings Est, la Société Saint-Thomas d’Aquin, la Société historique acadienne de Kings-Est, pour n’en citer que quelques-unes.  Elle contribue également à la création d’un centre de recherches et de généalogie à Rollo Bay pour lutter contre l’assimilation dans la région de Souris.  «Il reste encore beaucoup de choses à faire et les pas sont petits, mais on avance», partage-t-elle modestement lorsqu’elle se voit remettre l’Ordre du mérite acadien. 

 

Morte à l’âge de 99 ans en 2012, Clarisse Gallant laisse derrière elle un héritage encore bien vivant à travers ses 58 petits-enfants, 90 arrière-petits-enfants et sept arrière-arrière-petits-enfants.  L’aînée de ses petits-enfants, Suzanne Buckland, a été l’une des instigatrices pour l’établissement de l’école française La-Belle-Cloche, établie à Souris en 2003.  «Un cadeau», selon les mots de sa grand-mère.  En la mémoire de Clarisse Gallant, la bibliothèque scolaire du Pavillon de l’Est, à Rollo Bay, porte son nom.

 

 

L'Île-du-Prince-Édouard en images