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 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 25 août 2020

- Par Marine Ernoult

 

- Le Musée acadien de l’Î.-P.-É. et le Musée et la Fondation du patrimoine de l’Î.-P.-É. présentent cette série de profils dans le cadre des célébrations du 300e anniversaire de l’arrivée des Acadiens et des Français à l’Île-du-Prince-Édouard.  Ce projet est rendu possible grâce à l’appui de la province de l’Î.-P.-É. -

 

Le site historique national Roma à Trois-Rivières témoigne de l’entreprise de Jean-Pierre Roma.  En 1732, l’homme d’affaires français et 80 colons débarquent à l’est del’Île pour fonder un poste de commerce international.  Pêche, agriculture, ils travaillent sans relâche dans des conditions de vie très dures.  Les Britanniques mettent brusquement fin à l’aventure en 1745. 

 

En 1732, Jean-Pierre Roma quitte la France pour le Nouveau Monde.  Le commerçant, originaire de Bordeaux, a reçu du roi Louis XV une concession à l’île Saint-Jean, devenue par la suite l’Île-du-Prince-Édouard.  Situé à l’est de l’Île, à la confluence des rivières Brudenell et Montague, et non loin de la rivière Cardigan, l’emplacement est idéal pour installer un poste de commerce international, entre l’Île, la France et les Antilles. 

 

Après une longue traversée, trois bateaux accostent à Trois-Rivières.  À leur bord, aux côtés de Jean-Pierre Roma et deux de ses quatre enfants (son épouse est restée en France), se trouvent environ 80 colons qui attendent avec impatience de fouler la terre ferme.  Le marchand a fait venir avec lui des pêcheurs basques, mais aussi quelques esclaves, des charpentiers et des engagés, originaires de toute la France.  Ces derniers ont signé des contrats pour sept ans. 

 

«Ce sont souvent des adolescents de 12, 13 ans que leurs parents envoient ici, car la vie est difficile en France, ça fait une bouche de moins à nourrir et les familles reçoivent de l’argent pour ça», explique Lise Morin, présidente du conseil d’administration du site historique Roma à Trois-Rivières.  Les cales des navires sont également chargées de bétail et de chevaux.

 

«Faire de Roma le jardin de Louisbourg» 

 

La colonie se met tout de suite en ordre de marche.  Jean-Pierre Roma dirige ses travailleurs d’une main de fer.  Deux ans après leur arrivée, les pionniers ont déjà bâti deux quais, défriché 1 700 pieds sur 1 200 de terre, abattu 6 000 arbres.  Ils ont construit neuf bâtiments, dont cinq maisons avec 13 foyers, une écurie, une forge, une boulangerie et un grand cellier où les provisions sont stockées. 

 

Les marins basques pêchent la morue à Havre-Saint-Pierre (St Peters Harbour), sur la côte nord, tandis que les engagés sont chargés de la faire sécher et de la saler, où elle est ensuite exportée par bateau.  Un hiver, pour faciliter la communication entre les deux établissements de l’Île, 19 hommes construisent une route rudimentaire en 19 jours seulement.  Jean-Pierre Roma commerce également avec les Antilles où il achète mélasse, canne à sucre et rhum.

 

L’autre travail essentiel des engagés, c’est l’entretien des potagers de la colonie.  «Jean-Pierre Roma veut faire de sa concession l’immense jardin de Louisbourg, fournir en légumes la forteresse militaire qui est construite sur des marais et ne peut produire sa propre nourriture», raconte Lise Morin.  Mais les difficultés financières et les coups durs s’accumulent.  Dès 1735, l’entrepreneur perd le soutien financier de ses partenaires.  Trois ans plus tard, une invasion de souris ravage les récoltes.  En 1740, un incendie détruit certains bâtiments, un an plus tard, c’est au tour d’un navire et de sa cargaison de faire naufrage.  «Comme les colons ont la possibilité de s’établir ailleurs sur le domaine de la couronne, sur des terres libres de redevances, il devient difficile pour Roma de les attirer», complète l’historien Georges Arsenault. 

 

Liens forts avec les Mi’kmaqs

 

La vie est très dure, les conditions d’hygiène précaires.  Lise Morin évoque la vermine, les poux, les gens qui ne se lavent pas.  Les pêcheurs, qui jouissent du meilleur statut, reçoivent un salaire, mais les engagés ont juste droit à un toit au-dessus de leurs têtes et à deux repas par jour.  Pour dormir, les pionniers n’ont pas de lits, ils s’allongent à même le sol, sur de la paille avec une simple couverture pour se tenir chaud.

 

L’âge moyen des filles pour se marier est de douze ans et l’espérance de vie est estimée à 40 ans.  «Dès sept ans, les enfants sont considérés comme des mini-adultes, ils ont de petits jobs, ils doivent porter les lanternes pour éclairer les pêcheurs qui prennent la mer à l’aube, aider pour les récoltes, faire sécher le poisson», détaille Allison Vandaele, directrice des programmes et responsable du jardin à Roma.  L’unique divertissement, c’est la musique.  Les colons ont apporté leurs chants et leurs violons de France.  «Ils en construisent aussi sur place et je suis sûre qu’ils intègrent à leur répertoire des instruments autochtones comme le tambour», ajoute Lise Morin. 

 

La présidente du site est persuadée que les colons n’auraient jamais survécu sans l’aide des Mi’kmaqs.  «Grâce à leur aide, les colons ne sont pas morts de faim, ils ont appris à piéger les animaux sauvages, à reconnaître les plantes comestibles, celles avec des vertus médicinales», affirme Lise Morin.  De son côté, Georges Arsenault ne pense pas que leurs relations aient été aussi bonnes : «Dans ses écrits, Jean-Pierre Roma n’est pas généreux à leur égard, donc je doute qu’ils aient fréquenté son établissement». 

 

 

Nombreux conflits 

 

La vie de la colonie est mouvementée.  Jean-Pierre Roma est réputé pour avoir un caractère acerbe et intolérant.  Les relations avec la forteresse de Louisbourg, mais aussi avec l’intendant de l’île Saint-Jean sont orageuses.  «C’est quelqu’un de très strict, il veut même obliger ses employés à travailler sept jours sur sept», assure Allison Vandaele, ce qui ne manque pas de provoquer des tensions avec l’Église.  Les problèmes avec les engagés sont nombreux.  «Certains volent, surtout, beaucoup veulent une vie meilleure et s’enfuient vers Louisbourg», poursuit la directrice de programme.  Jean-Pierre Roma n’a jamais pu faire venir autant de monde qu’il le désirait.  «Au maximum, il y a eu 70 à 80 personnes à Trois-Rivières», note-t-elle.

 

Le 20 juin 1745, 14 ans après sa création, la vie de l’établissement commercial prend fin brutalement.  Des soldats britanniques, venus de Nouvelle-Angleterre, débarquent à Trois-Rivières après avoir assiégé la forteresse de Louisbourg.  Ils saccagent et mettent le feu à la colonie, volent le bétail et les provisions.  Huit personnes sont présentes le jour du drame, dont Jean-Pierre Roma et ses enfants. 

 

Sans défense, ils se réfugient dans la forêt et prennent la route du Havre-Saint-Pierre.  Après cet événement tragique, l’entrepreneur part pour Québec où il devient comptable.  En 1749, alors que l’île Saint-Jean est à nouveau aux mains des Français, Jean-Pierre Roma tente de récupérer sa concession sans succès.  On perd la trace de l’homme d’affaires en Martinique où il est nommé administrateur du Domaine de la Guadeloupe en 1757.  Aujourd’hui encore, on ne sait pas où et quand il est mort. 

 

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