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 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 23 mars 2020

- Par Georges Arsenault

La grippe espagnole a frappé l’Île-du-Prince -Édouard à la fin septembre 1918 et elle a durée environ six mois. De nombreux Insulaires l’ont contractée et plusieurs en sont mortes. Bon nombre des victimes étaient de jeunes gens.  La famille de Joseph (à Sylvain à Athanse) Bernard et de Sara Boisvert de Saint-Édouard (paroisse de Palmer Road) a été durement éprouvée. Trois de leurs enfants sont morts entre le 24 septembre et le 12 décembre 1918.



En 1986, un membre de cette famille, Ozélie (Bernard) Boisvert, a rédigé les souvenirs de son enfance à Saint-Édouard pour les partager avec ses petits-enfants. Elle raconte entre autres la douloureuse histoire de la mort de son frère et de ses deux soeurs pendant la pandémie. 



Ozélie avait cinq ans quand ce drame a frappé la famille. Lorsqu’elle avait 9 ans, la famille a déménagé à Rumford, Maine. Elle devient institutrice et déménage à Rogersville où elle épouse Alfred Boisvert. Le couple a vécu au Québec et dans plusieurs localités du Nouveau-Brunswick.



Ozélie, que j’ai eu l’occasion de rencontrer à quelques reprises et que j’ai même interviewée pour l’émission Bonjour Atlantique, est décédée en 2002. Elle et son mari demeuraient alors à Dieppe. 



Voici son récit.


« Cette belle année scolaire si bien commencée fut de courte durée. L’armistice est signé le 11 novembre 1918, la guerre qui sévit en Europe depuis quatre ans est enfin terminée, mais ce terrible fléau est bientôt remplacé par un autre; la grippe espagnole fait rage partout, dans les villes comme dans nos campagnes. Nous ne sommes pas épargnés.



Sur notre porte on a cloué un grand linge jaune, c’est pour avertir les gens de ne pas entrer chez nous, le prêtre et le médecin d’un village voisin sont les seuls qui nous visitent à tour de rôle.



Notre chère petite soeur âgée d’un an est la première à s’envoler vers le ciel, et pour consoler maman, on lui dit qu’elle a un ange là-haut, mais ça ne lui enlève pas sa peine. Quelqu’un a déposé sur la petite tombe [cercueil] blanche une couronne de dahlias. Ensuite ce fut le tour de mon bon parrain, lui qui me gâtait tant. Il était le bras droit de maman quand mon père était absent. Il faisait la pêche avec mon père, nous l’aimions tous. Ses amis venaient le voir par la fenêtre, il meurt le 8 décembre. Avant de mourir le prêtre lui demande s’il fait le sacrifice de sa vie, il répond, je suis content de mourir tout ce qui me fait de la peine, c’est de laisser mon père et ma mère. Il me nomme et maman ne peut comprendre ce qu’il lui murmure à l’oreille et cela la fait souffrir davantage. Quatre jour plus tard ma soeur aînée âgée seulement de 12 ans le suivait.



Mes parents fermèrent les yeux de leurs enfants, les ensevelirent, les déposèrent dans leurs tombes, mirent le couvercle et les portèrent sur la galerie. Deux hommes clouèrent les couvercles et emportèrent nos chers disparus au cimetière, sans même les rentrer dans l’église, tellement on avait peur de la contagion. Dans ce temps-là, il n’y avait pas d’entrepreneurs de pompes funèbres. Les tombes étaient construites à la hâte en bois, l’extérieur était doublée d’un drap noir. Maman avait mis un drap blanc et un oreiller de soie bleu pâle, à l’intérieur. J’ai le crucifix genre chandelier dans lequel un cierge béni a brûlé à la tête de nos morts, le temps où ils ont été exposés.



Après tous ces décès maman tombe malade. Elle reçoit les derniers sacrements, mais Dieu lui garde la vie. Mon père est le seul debout, il fait tout, soigne les malades, entretient la maison, fait le train de la grange, il ne dort plus. Un jour notre bon Curé vient lui couper et rentrer du bois, et nous emporte un grand sac de pommes. Papa pleure parce que quelqu’un vient lui rendre service.



Cette année-là, Noël passa inaperçu, les petits eurent des bonbons d’orge. Après les fêtes nous attrapons tous la rougeole en commençant par ma mère. Une jeune fille est engagée pour entretenir la maison... »

 

Ozélie Boisvert, 1998

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