Le Salon du livre de l’Île-du-Prince-Édouard accueillera son président d’honneur, Zachary Richard, le 4 juin prochain à 19 h au Centre Belle-Alliance de Summerside. Littérature, musique, langue française, intelligence artificielle et histoire acadienne figurent parmi les sujets qui habitent cet artiste engagé.
L’écran s’active soudainement et, depuis la Louisiane, une tasse bien brûlante cache momentanément un visage en pleine gorgée de café. Une main selève en guise de salutation avant que se dévoile le sourire chaleureux d’un homme qui semble savourer autant la conversation à venir que son précieux breuvage.
Avant même d’aborder le Salon du livre, la discussion bifurque rapidement vers la littérature. Zachary Richard est actuellement plongé dans l’écriture d’un nouveau roman, dont le titre demeure encore secret. Il dépose tranquillement sa tasse et prend un instant de réflexion lorsqu’on l’interroge sur sa façon d’aborder l’écriture.
«On se lance dans le courant. Et ce qui est intéressant, c’est que les personnages se révèlent. Il y a des surprises. Les personnages eux-mêmes conduisent l’intrigue. Donc, je suis là plutôt comme scribe», explique-t-il.
L’auteur de Les Rafales du Carême raconte que l’écriture de son premier roman lui a demandé près de vingt ans de travail, marqués par d’innombrables recommencements. Entre les enregistrements, les tournées et les autres obligations du métier de musicien, il avait souvent l’impression de repartir à zéro chaque fois qu’il reprenait la plume. Le texte ne tenait plus la route, la frustration montait. Jusqu’au jour où un collègue lui lança une phrase qu’il n’a jamais oubliée : «Il faut écouter le roman jusqu’à ce qu’il cesse de vous parler.» Il comprit alors qu’un livre exige une immersion complète et continue.
«Comme Stephen King le dit, le roman demande une discipline énorme. C’est une brique à la fois, comme de la maçonnerie. Si tu arrives à faire un mur, c’est parce que tu n’arrêtes pas avant qu’il soit fini. Et tu continues jusqu’à ce que la maison soit montée. »

Jamais mieux servi que par soi-même
Pour son deuxième roman, Zachary Richard explique avoir d’abord écrit le texte en anglais avant d’en assurer lui-même la traduction française. Une expérience qu’il compare à une seconde écriture et qui lui a permis d’aborder la langue avec davantage de liberté tout en conservant une voix profondément louisianaise.
«Mon bilinguisme est très développé. J’avais toujours un très grand rapport avec le français à cause de mes grands-parents. Pour moi, “My name is Zachary and I live in Scott” devient naturellement “Mon nom est Zachary et j’habite à Scott.” C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’assurer la traduction moi-même. Et d’ailleurs, je connais mieux le roman que qui que ce soit.»
Le travail d’écriture et de traduction s’est également construit à travers une étroite collaboration avec son éditrice, Marie-Ève Gélinas. Richard parle d’une relation de confiance essentielle au processus créatif, même si certaines interventions éditoriales lui ont parfois fait grincer des dents.
«Avec Marie-Ève, j’ai développé une grande relation de confiance. C’est comme l’autre paire d’yeux dont j’ai besoin pour regarder ce que je fais. Mais il y a eu une révisionniste à un moment donné dans le projet qui a complètement gâché mon affaire. Elle me mettait des mots dans la bouche. J’ai pété des câbles. »
Il enchaîne ensuite en établissant un parallèle avec un uni-vers qu’il connaît intimement, celui de la musique.
«Une fois qu’on établit une relation de confiance avec son éditrice, ça devient un vrai rapport de créativité, un peu comme lorsqu’on écrit une chanson avec quelqu’un. »

La responsabilité de l’auteur
Lecteur gourmand et raconteur généreux, Zachary Richard comprend l’importance de créer une œuvre capable de retenir l’attention. «Le défi de l’auteur, c’est de rendre son écriture tellement enchantée qu’on a hâte de tourner la page. Il faut qu’on soit propulsé dans l’intrigue. Il faut que les personnages soient crédibles. Il faut que l’action soit précise et évocatrice. »
Lorsqu’il parle littérature, Zachary Richard parle aussi naturellement de ses propres lectures. Il nomme deux ouvrages qui l’ont profondément marqué récemment. D’abord, une biographie du dramaturge Tennessee Williams.
«Sa jeunesse m’intéresse beaucoup. Son enfance à Saint-Louis, avec une famille complètement dysfonctionnelle, une sœur borderline crazy, un père alcoolique et une mère tout à fait craquée aussi… ça, je trouve ça profondément fascinant. Une fois qu’il de-vient riche et célèbre, c’est plutôt ennuyeux : la jet-set, les vedettes, les cocktails. Mais le jeune Tennessee Williams avant le succès, ça, c’est excitant.»
Il jette ensuite un regard vers sa gauche avant de s’étirer pour atteindre un livre hors de portée. Il se redresse doucement et poursuit :
«Je viens de terminer le deuxième tome de la biographie de Charles de Gaulle par Jean-Luc Barré, “Le premier des Français”. Je savais évidemment qui était De Gaulle, mais j’ignorais l’ampleur de ses défis permanents et surtout la force de caractère de ce personnage plus grand que nature. »
Cet aperçu des lectures qui l’habitent permet de mieux comprendre les personnages qui nourrissent l’imaginaire de Zachary Richard.
L’IA s’invite à vos oreilles
Lorsque la conversation glisse vers l’intelligence artificielle et son impact grandissant sur la création artistique, Zachary Richard change légèrement de ton. Entre fascination et inquiétude, il raconte une expérience récente qui l’a profondément troublé.
Mon pianiste est arrivé avec une chanson générée par intelligence artificielle. Il avait demandé : “Écris une chanson de style Zachary Richard.” Et j’étais flabbergasté. Ça aurait pu être moi. C’est ça le plus dérangeant. Tout y était : l’engagement francophone, l’amour de la nature, tout le bazar.
«Si on enlève le créateur de la création, on a quoi?» Selon Zachary Richard, l’œuvre est la distillation de l’expérience humaine. Et son absence le bouleverse profondément. Pour lui, les enjeux dépassent largement la technologie.
«Pour les auteurs comme moi qui gagnent leur vie avec leurs œuvres, l’intelligence artificielle est inquiétante parce que les machines peuvent produire du contenu sans jamais avoir besoin d’être rémunérées. Il faut absolument établir des balises éthiques pour encadrer cette technologie.»
Droits d’auteurs
La conversation dérive ensuite vers un autre bouleversement qui, selon lui, a profondément transformé la vie des artistes : l’arrivée du numériqueau début des années 2000 et l’effondrement progressif du modèle économique qui permettait autrefois aux musiciens de vivre de leur art.
«Dans les années 70 et 80, même sans être une superstar, on pouvait très bien vivre de la musique. Puis, à partir des années 2000, on a vu nos chè-ques de redevances coupés de moitié. L’année suivante, encore de moitié. Et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui. Maintenant, il faut des milliers d’écoutes sur Spotify pour faire quelques dollars. Il y a un immense écart entre les Taylor Swift du monde et tous les autres artistes. »
Selon Zachary Richard, l’industrie musicale revient graduellement à un modèle qui ressemble à celui des années 1950, où les disques servaient surtout à faire connaître les artistes et à remplir les salles de spectacle plutôt qu’à générer directement des revenus importants.
Lorsqu’on lui demande si les librairies et disquaires d’occasion ne privent pas aussi les artistes de certaines redevances, Zachary Richard répond sans hésiter que l’essentiel se trouve ailleurs. Pour lui, la valeur culturelle et mémorielle de ces objets dépasse largement les questions de revenus.
«Les redevances peuvent aller au diable. Ce qui compte, c’est de maintenir la mémoire à travers les objets physiques. Un vieux livre ne représente pas seulement son contenu. Il représente une époque, une histoire, un contexte. »
Président d’honneur et racines acadiennes
Les Maritimes demeurent un endroit profondément mar-quant pour Zachary Richard. «L’Île-du-Prince-Édouard est très spéciale pour moi parce que c’est la terre de mes aïeux. Mon ancêtre Alexandre Richard habitait à Malpeque avant la Déportation. Il est passé par Restigouche, Halifax puis la Louisiane. »
Son implication comme président d’honneur du Salon du livre de l’Île-du-Prince-Édouard s’est faite avec une simplicité désarmante. Lorsqu’on lui demande comment l’invitation est arrivée jusqu’à lui, Zachary Richard prend une dernière gorgée de son café et éclate presque de rire : « On me l’a demandé, puis j’ai dit oui. »
Derrière cette réponse spontanée se cache toutefois un autre attachement profond à l’Acadie et à l’Île-du-Prince-Édouard. L’auteur louisianais se réjouit également de participer à une activité en compagnie de l’historien Georges Arsenault.
«C’est quelqu’un que j’admire beaucoup», dit-il au sujet de celui qu’il décrit aussi comme «une encyclopédie vivante».
Zachary se penche soudainement vers l’écran avant de se retourner pour regarder derrière lui. Quelque chose semble l’agacer. À l’image, on le voit superposé devant une immen-se bibliothèque moderne aux rangées impeccables, un décor beaucoup trop lisse pour correspondre à l’homme qui parle depuis près d’une heure de mémoire, de vieux livres et de transmission. Malgré quelques clics de souris et comman-des tapées au clavier, il n’arrive pas à retirer l’arrière-plan virtuel de la visioconférence.
«J’aurais aimé pouvoir enlever cette fichue image pour vous montrer ma véritable bibliothèque derrière moi, mais je n’y suis jamais arrivé. J’ai une collection de bouquins anciens qui valent une conversation.»
La phrase fait sourire, mais résume peut-être mieux que tout le reste le rapport qu’entretient Zachary Richard avec les livres. Pour lui, ils ne sont pas de simples objets décoratifs, mais des fragments vivants de mémoire, d’histoire et d’identité.
Le 4 juin prochain, c’est justement cette passion des mots, des récits et des héritages qu’il apportera avec lui au Salon du livre de l’Î.-P.-É, à Summerside.