Que ce soit à la tête d’une production musicale d’envergure ou seul sur scène avec sa guitare, Lennie Gallant trace son chemin depuis maintenant près de 40 ans. Aujourd’hui, il en est à son 16e album, Shelter from the Storms. Rencontre avec un artiste authentique, aventureux et résolument en mouvement.
Quelque part entre Halifax et Saint-Barth, le vent se lève. La nuit tombe comme un rideau de théâtre. La goélette escalade une vague d’une quarantaine de pieds. Les rafales sont si fortes qu’il devient impossible pour l’équipage de communiquer.
À la barre, un jeune homme aperçoit le vide. La coque bascule dans l’obscurité, tandis que les voiles claquent, incertaines. Dans la poche de son blouson, une bouteille de rhum contient encore quelques gouttes de courage. Il se mord les lèvres, esquisse un sourire crispé et assume sa décision. Le navire plonge. L’équipage s’accroche.
Le jeune homme, lui, commence à tracer une route qu’il suivra longtemps après avoir quitté la mer.
On y va de l’avant
Lennie Gallant rigole doucement en se rappelant cet épisode de sa jeunesse.
«Je n’avais jamais navigué de ma vie… c’était ça mon baptême de mer. J’avais entendu un type à la radio parler de ses traversées vers les Caraïbes, j’étais dans mon petit appartement à Halifax, et je me suis dit : “Wow ! Je vais faire ça moi aussi.” Et je l’ai fait. »
Conscient d’un certain besoin, sans en comprendre encore la nature, il se joint rapidement à l’équipage d’une goélette. Son objectif est simple : aller au bout de ses idées. Sans expérience, mais habité par un désir profond d’aventure, il finit par atteindre Saint-Barthélemy, où il vit une période marquante de sa vie.
Il y reste un temps. Une étape presque naturelle dans une aventure qui, dès le départ, n’avait rien de prévu. Mais déjà, une manière d’avancer s’installe.

Toujours en route
«À cette époque-là, j’étais comme ça. Si quelque chose m’attirait, je n’y pensais pas trop longtemps — j’y allais. Et quand j’y repense aujourd’hui, ce n’est pas si différent. Je suis encore en mouvement. Je pars encore, sauf que maintenant, c’est pour aller jouer. On ne traverse plus l’Atlantique en goélette… mais on traverse le pays, parfois le monde, avec les spectacles. »
Lennie Gallant n’a jamais vraiment changé de cap tandis qu’autour de lui, l’industrie musicale s’est transformée, les attentes ont évolué, les façons de faire ont été bouleversées. Lui s’adapte, mais à sa manière.
«Les choses ont énormément changé, c’est certain. La façon dont la musique est diffusée aujourd’hui — le streaming, les réseaux sociaux — c’est devenu une énorme partie du métier. Avant, on faisait un album, on le sortait, les gens l’achetaient. Aujourd’hui, c’est complètement différent. »
En studio
Avant même de parler des chansons, Lennie revient sur l’importance du travail en studio — un cadre qu’il privilégie largement au travail à domicile. «Je ne suis pas vraiment du genre à enregistrer à la maison», explique-t-il. «J’aime être sur place entouré d’instruments, avec les musiciens. »
Il insiste sur cet environnement de travail plus structuré, où l’écoute et la présence des autres permettent aux idées de prendre forme autrement. La création demeure, selon lui, au cœur de ces échanges. Son plus récent album, Shelter from the Storms, en témoigne.
Une pièce en particulier, On the Minnehaha, retient l’attention. Ancrée dans un récit de voyage nautique, elle puise à la fois dans son propre vécu et dans sa rencontre avec la navigatrice Kirsten Neuschäfer.
«C’est assez incroyable, cette histoire-là. Kirsten préparait son bateau ici, à l’Île-du-Prince-Édouard, avant de partir faire le tour du monde en solitaire, sans escale. Être seule en mer pendant des mois… c’est difficile à imaginer. À un moment donné, elle m’a dit qu’elle avait de ma musique à bord. Ça m’a vraiment touché. Dans une traversée comme ça, chaque chose compte.
En mer, tout devient essentiel. Tu es seul avec les éléments, sans distraction. La musique prend une autre place, presque comme une présence. Et de savoir que mes chansons peuvent accompagner une aventure comme celle-là… ça me touche profondément.
Et puis elle a gagné la course. C’est quelque chose d’extraordinaire. »

Trouver une autre voix
En discutant avec Lennie, une chose s’impose : son besoin d’expression dépasse le cadre de la musique. Certes, il évoque un attachement profond à la scène dont ses prestations à Rustico demeurent parmi ses plus chères, mais il est aussi un conteur habile, capable de tisser une histoire à partir de fragments, d’observations, de réflexions. Le tout imbibé d’un humour subtil et accrocheur. Communicateur engageant, il sait retenir l’attention.
Depuis quelque temps, l’artiste envisage d’explorer sa créativité autrement. L’idée d’un recueil de poésie le suit, comme une extension naturelle de son travail d’écriture. Cette exploration passe aussi par la langue. Écrire en français lui permet de découvrir une autre voix.
«J’ai beaucoup écouté des artistes francophones comme Paul Piché, Harmonium, Beau Dommage, Jim Corcoran… Il y avait quelque chose dans leur façon d’écrire, dans la place que prenait la langue. Quand j’écris en français, ça me demande un effort supplémentaire pour trouver le mot juste. La belle tournure de phrase me vient plus naturellement en anglais. Mais le français m’offre un terrain de jeu riche et précis, et j’y prends beaucoup de plaisir. »
Du renouveau
L’approche que suit Lennie dans la création de ses œuvres se veut organique. Il mentionne à plus d’une reprise l’importance qu’il accorde à l’inspiration du moment. Sa voix douce et ses mots choisis se bousculent légèrement lorsque soudain, un souvenir lui revient :
Ce n’était pas si loin dans le temps. Sur scène, au milieu d’une chanson, il remarque dans la foule plusieurs spectateurs portant ses t-shirts de tournée. Un sourire lui vient aussitôt en constatant avec plaisir la diversité, et parfois même l’âge de son public.
«Ce sont des jeunes! Je me rends compte que, sans le savoir, j’ai réussi à connecter avec une nouvelle génération. C’est ça la force de la musique», explique-t-il, tout en enchaînant ne pas avoir la moindre intention de se bâtir un auditoire. «C’est quand même incroyable. J’écris une chanson. Les gens l’écoutent. Quel cadeau. Je pense que quand un morceau est honnête, ça finit par rejoindre les gens, peu importe leur âge.»
Ce lien ne date pas d’hier, mais il se renouvelle sans cesse. «Il y a des gens qui me suivent depuis longtemps, et maintenant ils viennent avec leurs enfants. Ça, c’est quelque chose de particulier. Tu réalises que les chansons ont continué leur chemin même quand toi, tu passais à autre chose. Et qu’elles trouvent encore une place, autrement.»
En retrait
Lennie est reconnu pour sa présence sur scène. Il porte le poids d’un artiste solo avec dignité et reconnaissance. Showman et bête de scène, il est pourtant un homme profondément privé. Voire gêné, même. Le lien qu’il entretient avec son public ne dépend pas d’une présence en ligne continue.
«Je ne suis pas du genre à raconter ma vie sur les réseaux sociaux. Je ne sais pas comment certains font pour tout afficher, incluant chaque repas qu’ils mangent avec photos à l’appui», se questionne-t-il en rigolant. «Certaines choses gagnent à rester à l’ombre, à mon avis. J’essaie plutôt de garder un certain équilibre.»
En avant
Malgré les années à exercer ce métier, Lennie Gallant y trouve toujours un bonheur — et justement, un équilibre. Les idées lui viennent parfois comme ça, tout simplement.
«J’en avais justement une bonne à mon avis avant notre rencontre, avoue-t-il. J’écoutais une émission sur CBC, l’animateur a dit un mot qui a résonné et soudain je crois avoir une chanson qui s’éveille en moi.»
Sans préavis ni préparation, il en assumera les rimes et les refrains de la même façon que, jeune homme, il laissait le navire se jeter dans les vagues, sans promesse ni garantie. Lennie a appris à faire confiance à ses instincts. Sa sensibilité est aujourd’hui équilibrée par son expérience.
Tandis que se formulent des plans de carrière, des projections et des rapports de ventes chez certains, Lennie tape du pied au rythme d’une chanson que, pour l’instant, seul lui en connaît la mélodie.
Un parcours qui, comme autrefois, n’attend qu’à être suivi.
