Instinctif, fougueux, créatif et profondément humain, Mehdi Cayenne est l’un des co-porte-parole des Rendez-vous de la Francophonie aux côtés de Katherine Plouffe, joueuse de basketball. Il sillonne le pays pour offrir une quinzaine de prestations dans des communautés parfois éloignées et peu desservies par des événements culturels d’envergure. Pour cet artiste multidisciplinaire, la francophonie est plus qu’un cadre artistique : c’est un espace de jeu à chérir.
Sympathique et facile d’approche, Mehdi Cayenne bourdonne d’enthousiasme au bout du fil. On devine son sourire au ton de sa voix — vive, rieuse, curieuse.
Quand on lui demande de résumer son parcours en un mot, il hésite, puis éclate de rire.
«Le premier mot qui m’est venu, c’est “dingo”. Comme le grand chien un peu fou qui se jette dans le bassin sans trop savoir. Mais le vrai mot, ce serait “instinct”. J’ai toujours fonctionné comme ça. Je me lance. Pas parce que j’ai un plan béton, mais parce que quelque chose me pousse à y aller. »
À six ans, il s’amuse avec un vieux synthétiseur. La note la plus grave devient l’enfer, la plus aiguë représente le paradis. L’entre-deux devient rapidement son terrain de jeu. Sans jamais se restreindre musicalement, il explore là où l’inspiration le mène.
«Au début, c’était moi avec une guitare. Puis c’est devenu moi avec un studio. Et là, la chanson n’est plus juste une toune, c’est une enveloppe complète. Ça a un son, ça a une texture, ça a presque une dimension cinématographique. Mais au fond, ça revient toujours à la même chose : s’il n’y a pas une vraie chanson en arrière, tout le sucre sonore ne tient pas. »
Pour Mehdi, la chanson est comparable à un être vivant.
«Il y a un squelette dedans. Des fois, elle veut exister, elle te dit : “Je suis là.” D’autres fois, tu ne sais pas trop pourquoi elle est là. Moi, je finis toujours par me retrouver devant ce que j’ai semé. Je garde celles qui tiennent debout. Et si ça me plaît, on la présente. »
L’alchimie
Mehdi Cayenne n’a pas de plan pour gravir les palmarès. Il ne se soucie ni des ventes d’albums ni de la perception classique du succès telle qu’elle est souvent véhiculée dans la culture populaire.
«Ma démarche est très instinctive. Je ne me dis pas : “Ah, j’ai fait un album smooth, là il faut que je fasse quelque chose d’électrique.” Je n’arrive pas à réfléchir au monde extérieur comme ça. Chaque œuvre appelle son contraire, peut-être, mais ce n’est jamais calculé.»
Il est de ceux qui se réjouissent de recycler idées et objets afin de leur offrir une vocation inattendue. Il se décrit comme un alchimiste.
«J’aime faire de l’or avec de la marde », dit-il en riant. «Même si j’ai du gear super beau, il y a toujours des bouts faits avec mon téléphone qui se retrouvent dans la chanson. J’aime détourner l’outil. C’est un peu DIY. C’est comme un enfant dans une pièce remplie de jouets. »
Le «squeeze»
Ce plaisir s’entend dans ses productions. Ses chansons jouissent d’une variété sonore étonnante tout en gardant une cohésion fidèle à sa vision du monde.
Derrière cette liberté, il y atoutefois une lucidité.
Né en Algérie, arrivé au Canada à deux ans et demi, son parcours est profondément marqué par l’immigration, la précarité économique et une conscience aiguë des contraintes du réel — ce qu’il appelle le «squeeze» de la vie.
«J’ai appris tôt que la vie est une bataille. La guerre, la corruption, la violence, les difficultés économiques… tout ça informe ma manière d’être au monde. Je ne crois pas qu’il y ait une solution parfaite pour équilibrer la création et le besoin de gagner sa vie. Il n’y a pas de bonne réponse. C’est “whatever it takes”. Pas pour réussir au sens commercial. Mais pour continuer à jouer. Continuer à rester sensible et courageux avec cette sensibilité-là. »
La francophonie
Cette année, Mehdi Cayenne sera l’un des deux porte-parole des Rendez-vous de la Francophonie, aux côtés de Katherine Plouffe. Un duo inattendu, peut-être, mais complémentaire : l’excellence sportive d’une athlète et l’instinct artistique d’un créateur.
Pour l’auteur-compositeur, cette nomination n’a rien d’anodin.
«C’est un grand privilège. Je pense à tous les endroits où je vais aller jouer. Il y a des communautés où il y a très peu de spectacles par année, parfois aucun spectacle francophone. Le fait que les Rendez-vous prennent en charge le transport et l’hébergement, ça rend possibles des rencontres qui seraient autrement trop coûteuses. On peut aller là où, normalement, on ne pourrait pas se rendre. »
Au total, une quinzaine de dates sont prévues : écoles, maisons de retraite, salles communautaires, lieux parfois éloignés des grands circuits culturels.
Et partout, la même question sous-jacente : que représente encore le français pour les jeunes?
Mehdi Cayenne refuse les réponses toutes faites.
«Je comprends que certains aient vécu le français comme une obligation scolaire. Quand quelque chose est imposé, ça peut créer une distance. Mais plus tard, on réalise que c’est une invitation. Ce n’est pas juste une matière à l’école. C’est une façon de communiquer avec des gens partout dans le monde. Avec Internet, avec les échanges culturels, ça devient une corde de plus à ton arc. »
Il parle d’élargissement, de résonance, de connexion.
«Il y a des jeunes qui ne viennent pas d’un milieu francophone à la base, mais qui découvrent à travers la culture un autre monde. La francophonie, ce n’est pas une case. C’est un espace qui s’ouvre. »
Voir plus loin
Chez cet artiste, il n’y a ni posture, ni cynisme, ni façade. Sa volonté est simple et transparente : préserver le jeu. Dans un monde qui valorise la performance, la visibilité et le rendement, son approche enjouée et sa sensibilité sont franchement rafraîchissantes.
«Whatever it takes», répète-t-il.
Tant qu’il pourra monter sur scène et chanter en français devant un public — qu’il soit composé d’élèves, d’aînés rassemblés dans une petite salle communautaire ou d’une foule réunie dans un amphithéâtre à grande capacité — l’objectif demeurera le même.
Car pour Mehdi Cayenne, la francophonie n’est pas une obligation à défendre. C’est un terrain de jeu à protéger.
En spectacle à Abram-Village
Mehdi Cayenne sera en spectacle le lundi 23 mars 2026 à 19 h au Village musical acadien (1745, route 124, Abram-Village). L’entrée est gratuite.

Instinctif et profondément humain, Mehdi Cayenne parcourt le pays dans le cadre des Rendez-vous de la Francophonie, portant avec lui une vision simple : faire de la langue française un espace de jeu, de rencontre et de légèreté. (Photo : Courtoisie)