Culture
03 Mars 2026 Par Eric Bergeron / IJL – La Voix acadienne 
Issue d’un petit patelin francophone du sud de l’Ontario, Ajà Besler sait que les grandes idées prennent souvent racine dans les petites communautés. (Photo : Courtoisie)

Ce mois-ci, le monde entier célèbre le Mois de la Francophonie. D’un bout à l’autre du pays, les Rendez-vous de la Francophonie prennent forme. Derrière cette initiative pancanadienne se trouve Réseau Dialogue, l’organisme qui coordonne l’événement. Rencontre avec sa directrice générale, Ajà Besler.

Entre deux appels et un conseil d’administration en marge du lancement, Ajà Besler trouve tout de même un moment pour s’entretenir avec La Voix acadienne par visioconférence. Depuis son bureau d’Ottawa, elle pousse une longue respiration, sourit — puis plonge dans la conversation.

«C’est un beau problème à avoir, quand tout le monde s’active comme ça. Ça veut dire que les Rendez-vous de la Francophonie comptent», lance-t-elle.

C’est en effet une grosse machine à gérer. Les festivités ont lieu d’un bout à l’autre du pays. Plusieurs événements se déroulent simultanément, souvent dans de petites municipalités éloignées où les distances se font bien sentir. Ajà insiste sur l’importance de la représentation. Elle tient à ce que chaque communauté francophone ait sa place.

«Les Rendez-vous de la Francophonie, c’est un grand chapiteau. On veut que toutes nos réalités y soient reflétées et valorisées, peu importe la taille de la communauté. C’est un mécanisme qui nous permet d’apprendre sur les différentes réalités francophones au pays et de les célébrer en même temps. »

La valorisation par la reconnaissance

Originaire d’un petit patelin francophone du sud de l’Ontario, elle insiste sur l’importance de la représentation artistique pour les gens en situation minoritaire. Elle se souvient avoir entendu, pour la première fois, l’accent particulier de sa région dans un sketch humoristique diffusé à la télévision nationale — et de l’impact que cette reconnaissance a eu sur elle.

«Je ne me suis jamais vraiment sentie reflétée dans les contenus médiatiques. Quand j’ai entendu cet accent-là à la télévision, ça m’a frappée. Ça m’a fait sentir que notre réalité existait aussi.»

Cette reconnaissance et le partage des expériences constituent une richesse que son organisation cultive depuis ses débuts.

«Des artistes qui n’auraient peut-être jamais eu l’occasion de se connaître se retrouvent à collaborer. Ce sont des liens qui restent au-delà du mois de mars.»

Réseau Dialogue coordonne des dizaines d’ententes, travaille avec des écoles, des organismes communautaires et des diffuseurs culturels, tout en assurant une cohérence pancanadienne.

«On chapeaute le projet à l’échelle nationale, mais toujours en collaboration avec des partenaires locaux. Ce sont eux qui connaissent leur réalité, leurs besoins, leur communauté.»

La réalité budgétaire

Dans le contexte économique actuel, où la hausse des coûts de déplacement, d’hébergement et de production se confronte à une enveloppe budgétaire stagnante, les obstacles se multiplient au fil des engagements.

«Le défi, c’est d’être créatifs : comment rejoindre plus de personnes, aller plus loin chaque année, sans nécessairement avoir plus de moyens. C’est là qu’est née, par exemple, l’idée de revoir certaines dépenses, notamment l’envoi massif d’affiches, afin de réinvestir les économies dans des micro subventions destinées aux régions plus rurales», explique Ajà Besler.

À l’Île-du-Prince-Édouard, ces micro subventions ont notamment permis au Carrefour de l’Isle-Saint-Jean et au comité régional des Jeux de l’Acadie d’organiser des activités locales dans le cadre des Rendez-vous. D’autres initiatives s’ajoutent progressivement au calendrier provincial, qui demeure évolutif.

«Ce qu’on veut, c’est faciliter la mobilisation des communautés. Qu’elles soient participantes, pas seulement spectatrices.»

Le dialogue avec les anglophones

Les Rendez-vous de la Francophonie ne s’adressent pas exclusivement aux francophones. Si la programmation demeure entièrement en français, le site web, lui, est bilingue. Pourquoi donc, pourrait-on se demander?

Pour Ajà Besler, cette ouverture est intentionnelle. Il s’agit de créer un espace où les francophiles, les familles exogames et même les anglophones curieux peuvent découvrir la francophonie sans barrière linguistique.

Ayant grandi dans une famille exogame, elle connaît intimement cette fracture que peut créer la langue. Son père, anglophone, n’a jamais complètement pu naviguer dans l’univers professionnel qu’elle s’est construit au sein de la francophonie.

«Quand on travaille en français toute sa vie, on oublie parfois que certains proches ne peuvent pas pleinement comprendre cet univers. Offrir des outils bilingues, c’est aussi une façon de rapprocher ces gens-là. »

Et nous, insulaires ?

À l’Île-du-Prince-Édouard, où la francophonie représente à peine 2,5 % de la population, les Rendez-vous prennent une importance particulière. Ils ne sont pas un événement étranger qui nous relègue au rôle d’observateurs. Les insulaires sont plutôt appelés à participer, à faire valoir leur richesse culturelle et à inscrire leur voix dans un mouvement plus vaste. Nous sommes invités à faire vibrer notre communauté à l’échelle nationale.

«Les petites communautés ne sont pas en périphérie du mouvement. Elles en font partie intégrante. Ce sont elles qui donnent au projet sa profondeur», explique la directrice.

D’un bout à l’autre du pays, la francophonie reflète la réalité d’un Canada vibrant, pluriel et parfois fragile, mais résolument vivant. Dans chaque région, chaque village, chaque école, elle prend une couleur différente — et c’est précisément cette diversité qui lui donne sa force.

«Notre rôle, c’est de créer des ponts entre des communautés parfois séparées par des milliers de kilomètres, mais unies par une langue et un désir d’appartenance.»

Et peut-être est-ce là, au-delà des spectacles et des concours, que se trouve le véritable sens des Rendez-vous : rappeler que, même en situation minoritaire, nous ne sommes jamais seuls. 

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