Après 40 ans à remonter des casiers à homard, Paul Gallant en a vu passer quelques-uns. Des petits, des gros, des très gros. Mais de temps à autre, la mer lui réserve quelque chose qui réussit encore à le surprendre.
Le 11 septembre dernier, alors qu’il approchait de la fin de sa journée de pêche à quelques milles de la côte d’Abram-Village, son équipage a remonté un casier d’une quarantaine de pieds de profondeur. Quelque chose de pâle se trouvait à l’intérieur.
« Quand la cage est arrivée en haut, je pensais que c’était juste un sac de garbage, on voyait qu’il était bleu ou blanc. J’ai vu ça, puis j’ai dit : “Quoi c’est ça?” Après ça, ça a commencé à grouiller. »
C’était bel et bien un homard. Mais pas exactement le genre auquel Paul Gallant est habitué.
Sa carapace présentait des teintes très pâles de bleu, de mauve et de rose, presque translucides par endroits. Le pêcheur avait déjà capturé des homards différents de ceux que l’on retrouve habituellement, mais celui-là était exceptionnel.
« J’ai googlé ça, les couleurs. Ça disait “cotton candy”. Je ne pensais pas que ça pouvait être ça, mais ça semblait pareil comme celui que j’avais. »
Il venait vraisemblablement de mettre la main sur ce qu’on appelle un homard « barbe à papa », une coloration exceptionnellement rare. On estime souvent les chances d'en rencontrer un à environ une sur 100 millions, quoique les scientifiques préviennent que les chiffres associés aux différentes colorations doivent être considérés comme des ordres de grandeur. Les couleurs inhabituelles des homards sont liées à des variations génétiques et, dans certains cas, à leur alimentation.
Cette couleur spectaculaire n’est d’ailleurs pas nécessairement un avantage. Le homard américain arbore normalement une carapace foncée qui lui permet de se confondre avec son environnement. Un individu bleu pâle, rose ou presque blanc est beaucoup plus facile à repérer par un prédateur.
« Ils sont visibles right away », fait remarquer Paul Gallant. Qu’un spécimen aussi voyant réussisse à survivre jusqu’à l’âge adulte constitue donc déjà une petite victoire.
Le sien pesait un peu plus d’une livre. Paul Gallant estime qu’il pouvait avoir environ huit ou neuf ans. Et après toutes ces années passées au fond de l’eau sans finir dans le mauvais casier, sa chance venait finalement de tourner.
« Ça faisait cinq semaines qu’il y avait des cages partout autour de lui, puis il ne s’était pas fait prendre une fois. La cage est tombée juste à côté, il est rentré manger, puis là, il s’est fait prendre. C’est incroyable. »

Après 40 ans de pêche au homard, Paul Gallant d’Abram-Village réussit encore à se faire surprendre par ce qui remonte dans ses casiers. Au fil des ans, il a notamment capturé des homards bleu et orange, avant de tomber récemment sur sa prise la plus rare : Pee Gee, un homard « barbe à papa ». (Photo : Eric Bergeron)
Pas question de le mettre au menu
Restait à décider quoi faire de cette prise. Certainement pas la casserole.
« J’ai pensé : non, je ne vais pas le faire cuire, parce qu’il est trop rare. Il faut qu’on mette ça dans un musée quelque part. »
Paul Gallant a d’abord gardé « Pee Gee » comme il l’avait baptisé, au frais, avant de le remettre temporairement à l’eau pendant qu’il cherchait un endroit où confier sa trouvaille. Le homard a finalement été récupéré par Pierre Dupuis et Maryse Cousineau, du Centre Homarus de Shédiac, où il sera gardé et exposé au public.
Le pêcheur avait déjà choisi son nom : « Pee Gee », d’après ses propres initiales et celles que porte son bateau, le Captain PG.
Paul compte d’ailleurs bien aller rendre visite à son ancienne prise.
« Je vais aller voir s’il me connaît encore », lance-t-il en riant.
Le homard barbe à papa n’est cependant pas sa première curiosité. Au fil des années, Paul a également remonté des homards bleus — dont un magnifique spécimen bleu foncé photographié il y a quelques années — ainsi qu’un homard orange. Ce dernier, trop petit pour être conservé, est retourné à l’eau après sa séance photo.
Le bleu spectaculaire de ce homard capturé par Paul Gallant n’a pas survécu à la cuisson : sous l’effet de la chaleur, sa carapace est devenue orangée, comme celle d’un homard de coloration ordinaire.

Avec sa carapace orange vif, ce homard capturé par Paul Gallant semble déjà avoir fait un tour dans la marmite. Trop petit pour être conservé, il a plutôt été remis à l’eau après la photo. (Photos : Courtoisie)
Après quatre décennies de pêche, Paul Gallant ne prétend pas connaître le secret pour trouver ces petites anomalies de la nature.
Il sait seulement reconnaître une perle rare lorsqu’elle arrive dans son casier.
Et, manifestement, elles semblent savoir où le trouver.