Société
Par Marine Ernoult / IJL – Réseau.Presse – La Voix acadienne
Suzanne Dupuis-Blanchard est directrice du Centre d’études du vieillissement de l’Université de Moncton.  (Photo : Gracieuseté)

À l’Île-du-Prince-Édouard, de nombreuses personnes âgées souffrent d’isolement. La crise sanitaire et la hausse du coût de la vie ont accentué ce phénomène. Les aînés francophones, qui vivent principalement en milieu rural, sont plus susceptibles d’être touchés. Le manque de lieux de socialisation en français contribue également à l’isolement. 

«J’essayais de me cacher de tout le monde, j’avais peur de répondre au téléphone, je ne laissais personne m’approcher, je voulais dormir tout le temps, ça me rendait malade, déprimée», confie Alméda Thibodeau, qui vit seule entre Alberton et O’Leary, à l’ouest de l’Île-du-Prince-Édouard. 

Il y a quelques années, suite au décès de son fils, l’Acadienne s’est enfoncée dans une profonde solitude. 

«J’ai dû me forcer à sortir de mon isolement, ça m’a pris beaucoup d’énergie», raconte la septuagénaire qui a notamment fondé un club de couture et s’implique dans de nombreux comités provinciaux.

«Je dois encore un peu me forcer pour sortir de chez moi, mais c’est plus facile, j’ai repris le goût à faire des choses, à voir du monde», affirme la Prince-Édouardienne. 

Alméda Thibodeau est loin d’être la seule aînée de la province à souffrir d’isolement social.

«Ils peuvent avoir des gens autour d’eux, mais ils se sentent seuls» 

«Plus on vieillit, plus on est susceptible de s’isoler, car les liens avec les amis et la famille ont tendance à s’effriter», estime Claude Blaquière, président de l’Association des Francophones de l’âge d’or de l’Île-du-Prince-Édouard (FAOÎPÉ). 

«Certains facteurs clés conduisent à l’isolement, comme la perte d’un conjoint, un déménagement ou une maladie», poursuit Suzanne Dupuis-Blanchard, directrice du Centre d’études du vieillissement de l’Université de Moncton.

La pandémie de COVID-19 et le confinement ont également précipité dans la solitude de nombreux aînés, et «c’est demeuré difficile pour certains», affirme la chercheuse. 

De même, la hausse du coût de la vie a accentué cette solitude. Se déplacer coûte cher, même s’il s’agit simplement d’aller rencontrer des amis autour d’un café, de se rendre en voiture à un service religieux ou de prendre le bus pour se rendre à un cours d’entraînement physique.

«Face au taux d’inflation très élevé, les personnes âgées doivent faire des choix difficiles et sont parfois contraintes financièrement de rester chez elles» appuie Suzanne Dupuis-Blanchard. 

Selon l’universitaire, les aînés francophones en milieu minoritaire sont plus enclins à s’isoler que les anglophones, car les occasions de socialiser dans leur langue maternelle sont peu nombreuses. 

«Ils peuvent avoir des gens autour d’eux, mais ils se sentent seuls, car ils font partie de groupes d’anglophones et n’ont pas l’occasion de parler en français, analyse-t-elle. Ils sont à l’intersection des problèmes de vieillissement et de langue.»

Des projets pour briser la solitude 

De son côté, Alméda Thibodeau considère que les lieux pour se rassembler ne manquent pas, «le problème, c’est qu’ils ne sont pas assez bien connus.»

À ses yeux, les francophones dans les foyers de soins anglophones sont ceux qui souffrent le plus : «Ça cause beaucoup de solitude, car quand on vieillit on a un penchant à s’en aller dans sa jeunesse et on oublie beaucoup de mots d’anglais.»

À l’Î.-P.-É., la majorité des personnes âgées francophones habitent par ailleurs en zone rurale, ce qui peut aggraver leur isolement. 

«À la campagne, c’est plus difficile de se déplacer, car il n’y a pas de transport en commun, ça limite l’intégration dans la communauté», observe Claude Blaquière. 

«Dans un petit village, on est quand même soudés, les liens sont assez forts, ce n’est pas forcément le cas en ville», nuance Alméda Thibodeau. 

Pour briser l’isolement, la FAOÎPÉ travaille avec les six centres scolaires-communautaires de la province afin de mettre sur pied des activités qui plaisent aux aînés. 

L’association tente également de développer des réseaux de soutien à domicile. Elle a notamment lancé le programme Vieillir chez soi : des bénévoles visitent des aînés à leur domicile pour les inciter à sortir et à participer à des activités communautaires. 

«L’essentiel c’est de ne pas forcer quelqu’un, il faut respecter ses désirs, sa routine, l’inviter à faire des choses qu’il aime, l’accompagner à son rythme», commente Suzanne Dupuis-Blanchard. 

L’initiative Vieillir chez soi, financée jusqu’en 2026, compte déjà une quinzaine de bénévoles.

2-FAOIPE.jpgÀ 75 ans, Alméda Thibodeau (photo de gauche) vit toute seule entre Alberton et O’Leary. Elle fait partie du conseil d’administration de l’Association des Francophones de l’âge d’or de l’Î.-P.-É. alors que Claude Blaquière en est le président.  (Photos : Archives de La Voix acadienne)

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