Société
11 décembre 2020

Le 11 décembre 2020

-Jacinthe Laforest

Jenn Lewis et Stella Pendergast.

 

Stella Pendergast et Jenn Lewis sont tous deux membres de la communauté LGBTQ2+.  Ils ont tous les deux appris à vivre avec leur identité, au prix de longues périodes de questionnement.  «Si j’avais eu accès à des livres LGBTQ2+ dans mon enfance, j’aurais eu moins de questions et moins de haine pour mon identité.  J’aurais mieux compris», a insisté Stella Pendergast.

 

Cette conviction a motivé Stella et Jenn à corriger la situation.  Dans le contexte de leur cours de leadership à l’École François-Buote, les deux étudiants ont conçu un projet provincial d’achat et de distribution de livres sur la réalité LGBTQ2+ dans toutes les classes de maternelle à la 6e année des six écoles de La Commission scolaire de langue française. 

 

«C’est notre objectif de base.  Ça fait 213 livres.  Les gens nous demandent si les livres sont faciles à trouver, et à ma grande surprise, ils le sont.  J’ai fait une simple recherche et j’ai obtenu environ 50 titres en français, juste comme ça.  Évidemment, on choisit ceux qui semblent les mieux adaptés à notre projet.  On en a plusieurs qui sont arrivés.  On a très hâte de les distribuer», a avoué Stella Pendergast.  

 

Comment deux jeunes du secondaire arrivent-ils à mener à bien ce projet provincial? Jenn et Stella sont tous deux sur le conseil de direction de Jeunesse acadienne et francophone de l’Î.-P.-É. et à l’intérieur de cet organisme, tous deux trouvent un appui très apprécié.  «JAFLÎPÉ travaille sur une initiative de jeunesse francophone et LGBTQ2+ depuis l’année passée, et on participe à ça aussi.  C’est dans les priorités de l’organisme. JAFLÎPÉ est vraiment notre plus grand soutien dans tout ce projet», insiste Stella. 

 

En effet, six priorités annuelles sont mises de l’avant, pour 2020-2021, dont, un projet global de sensibilisation au communautés LGBTQ2+.  Plusieurs initiatives ont été mises de l’avant dont la création de traverses piétons aux couleurs du drapeau LGBTQ2+, dans les six écoles française et au deux sites du Collège de l’île. En plus, il y a eu des sessions d’informations et prochainement, l’organisme mettra en ligne un guide d’informations et de ressources sur les communautés LGBTQ2+.

 

Les jeunes ont aussi la collaboration de l’Association des enseignants et enseignantes de langue française, de Jeunes en action (programme de subventions), et d’autres.  «L’intérêt est là pour le projet, parce que le besoin est là aussi, je pense».

 

Commencer à sensibiliser dès l’enfance

 

Par curiosité, Stella s’est rendue à la bibliothèque de son école pour y chercher des livres sur la réalité LGBTQ2+.  «Je ne dirais pas qu’il n’y en a pas du tout, parce que j’ai vu trois livres je crois, et ils étaient tous pour des jeunes de mon âge (adolescents, presque adultes).  C’est beaucoup plus tôt qu’il faut commencer à éduquer, à sensibiliser, à présenter la réalité  LGBTQ2+ comme normale».

 

Stella voudrait que des jeunes comme elle, se voient et se reconnaissent dans des livres pour enfants, mais ce n’est pas son seul objectif.  Elle voudrait que l’ignorance et l’intolérance cessent, et elle croit que cette éducation à l’ouverture se fait dès un jeune âge.  

 

Stella ne vit pas sur un nuage.  Elle pressent que le projet qu’elle mène avec son collègue de classe suscitera peut-être des réactions, des interrogations, et même une opposition.  «On se prépare pour le pire et on espère pour le mieux», a-t-elle dit, stratégique.   Stella et Jenn ont fait leurs devoirs et ont déniché des antécédents juridiques qui donnent raison à leurs démarches.  En 2002, il y a déjà presque 20 ans, la Cour suprême du Canada a tranché sur un cas opposant un enseignant de maternelle première année de la Colombie-Britannique, contre son conseil scolaire.  L’enseignant a demandé au conseil scolaire d’approuver trois manuels comme ressources d’apprentissage complémentaires pour l’enseignement du programme Éducation à la vie familiale.  Les livres illustraient des familles dont les deux parents sont de même sexe, c’est-à-dire des familles homoparentales.  Le conseil scolaire a rejeté la demande, craignant la controverse.  La Cour suprême de la Colombie-Britannique a annulé la décision du conseil scolaire.  Ce dernier s’est tourné vers la Cour d’appel qui a une fois de plus infirmé le jugement, dont la Cour suprême du Canada a été saisie.  

 

Dissonance cognitive et tolérance

 

Ce ne sont pas tant les jeux de pouvoir juridiques qui ont marqué Stella Pendergast, mais plutôt, le contenu du jugement concernant le rôle de la dissonance cognitive dans l’enseignement de la tolérance.  La dissonance cognitive est une situation d’inconfort psychologique que vit un individu lorsque son attitude, ses convictions, ses croyances sont remises en question.  

 

Un des passages (paragraphe 66) du jugement rédigé par la juge en chef Beverley McLachlin est particulièrement pertinent, même 20 ans plus tard.  

 

Extrait du jugement : «On peut soutenir que l’exposition à certaines dissonances cognitives est nécessaire pour que les enfants apprennent ce qu’est la tolérance.  Comme le signale mon collègue, la tolérance n’exige pas l’approbation des croyances ou pratiques d’autrui.  Lorsqu’on demande aux gens d’être tolérants envers autrui, on ne leur demande pas de renoncer à leurs convictions personnelles.  On leur demande simplement de respecter les droits, les valeurs et le mode de vie des personnes qui ne partagent pas ces convictions.  La croyance que les autres ont droit au même respect s’appuie non pas sur la croyance que leurs valeurs sont justes, mais sur la croyance qu’ils aient droit au même respect que leurs valeurs soient justes ou non. Apprendre la tolérance, c’est donc apprendre que les autres ont droit à notre respect, que leurs convictions soient les mêmes ou non.  Les enfants ne peuvent l’apprendre que s’ils sont exposés à des points de

 

vue qui diffèrent de ceux qui leur sont enseignés à la maison.» (Fin de l’extrait du jugement qu’on peut lire au https://decisions.scc-csc.ca/scc-csc/scc-csc/fr/item/2030/index.do)

 

Livres «nivelés»

 

Chaque livre sélectionné sera évalué, autant pour son contenu que pour le niveau de compétence en lecture requis pour le comprendre.  «Les livres qui seront en maternelle ne seront pas les mêmes que ceux qui seront en 6e année.  Nous travaillons avec Nathalie Bourque-Mol, mentore en littératie pour La Commission scolaire de langue française.  Elle nous aide pour niveler les livres, et s’assurer que, du point de vue apprentissage de la langue, ils sont placés aux bons niveaux scolaires.  Et nous prévoyons aussi communiquer avec les enseignants pour les aider à répondre aux questions, ou à présenter les livres». Stella Pendergast s’attend que la distribution des livres se fasse en décembre ou en janvier.  «Ce sera révolutionnaire», espère-t-elle.  Des livres seront également déposés en bibliothèque.  

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