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Le 14 janvier 2020

- Par Marine Ernoult

Homarus americanus est de plus en plus présent dans le golfe du Saint-Laurent, sous l’effet cumulé d’une gestion rigoureuse et du réchauffement des eaux.  (Photo : L.R.)

 

Le golfe du Saint-Laurent est en train de devenir le nouveau paradis du homard. Mesures de conservation, disparition de certains prédateurs, mais aussi réchauffement des eaux expliquent la bonne santé du crustacé. 

 

28, 32, 36 millions de livres, les débarquements de homards à l’Île-du-Prince-Édouard n’en finissent pas de battre des records. En 2018, les pêcheurs de l’Î.-P.-É. en auraient rapporté près de 39 millions de livres, selon les estimations de la province, contre 36,4 en 2017, une année déjà historique. Les prises ont grimpé de 75 % en dix ans. «Les populations se portent très bien, les stocks sont en croissance et les indicateurs de reproduction sont bons», confirme Amélie Rondeau, biologiste pour Pêches et Océans Canada.

 

Pour Robert McMillan, biologiste au ministère des Pêches de l’Île-du-Prince-Édouard, le crustacé profite «d’une gestion vertueuse». Il cite notamment la hausse de la taille minimale du homard pêché dans la région du Golfe, passée à 77 mm dans certaines zones de pêches autour de l’Île-du-Prince-Édouard «Cela permet à plus de femelles d’atteindre leur maturité sexuelle et de se reproduire», détaille Amélie Rondeau pour qui la prolifération du homard est également liée à la disparition de plusieurs de ses prédateurs, dont la morue.

 

Eaux profondes en surchauffe

 

Ces pêches miraculeuses seraient aussi le signe du changement climatique. Selon le rapport de Pêches et Océans Canada sur les conditions océanographiques dans le golfe du Saint-Laurent en 2018, les eaux profondes n’ont jamais été aussi chaudes, avec une moyenne supérieure à 6.4°C à 300 mètres, du jamais-vu depuis 1915. En surface, le volume de glace saisonnier maximal était le neuvième plus faible depuis 1969. 

 

«Le territoire du homard s’étend vers le nord avec le réchauffement des eaux du Golfe », avance Richard Wahle, directeur de l’Institut du homard du Maine aux États-Unis. À Pêches et Océans Canada, Amélie Rondeau abonde : «Le fond de l’eau où se déposent les jeunes est plus adéquat en termes de température, leurs chances de survie sont meilleures».

 

Seulement voilà, le homard n’en pince pas pour les eaux trop chaudes selon le spécialiste américain : «Il se sent bien uniquement entre 12 et 20 °C.  Au-delà, il commence à souffrir et devient vulnérable aux maladies».  Richard Wahle est particulièrement inquiet pour le détroit de Northumberland, situé entre l’Île-du-Prince-Édouard et le Nouveau-Brunswick.  À en croire le chercheur, les conditions de cette zone, «peu profonde et donc très sensible au réchauffement», se rapprochent de celles du sud de la Nouvelle-Angleterre, où la mortalité des homards est plus élevée. 

 

«Bouton de remise à zéro»

 

Un avis que ne partage pas Amélie Rondeau : «Chez nous, après chaque hiver, les compteurs sont remis à zéro grâce à la formation de glace, comme un Bouton de remise à zéro, alors que dans le Maine, avec le Gulf Stream, le réchauffement de l’eau est beaucoup plus significatif». La chercheuse «surveille de façon rapprochée» le détroit et garde «un œil ouvert» sur les maladies, mais affirme que le crustacé peut vivre dans «une large gamme de température, jusqu’à 25°C».

 

Les scientifiques s’accordent à dire que les variations de température auront des conséquences différentes selon les régions du Golfe. Les homards pourraient se concentrer toujours plus au nord. Dans les ports de la Moyenne-Côte-Nord et d’Anticosti, on assiste déjà à une augmentation spectaculaire des prises de 300 % depuis 2015. Amélie Rondeau rassure : «La pêche aux homards à l’Île-du-Prince-Édouard a encore de belles années devant elle». Richard Wahle tempère, en évoquant des «décennies» avant d’éventuels changements. 

 

Mais l’industrie ne dépend pas uniquement de la température de l’eau. Gérald Arsenault, pêcheur depuis 35 ans à l’Île, s’inquiète de la rareté des poissons qui servent d’appâts, et donc de leur prix «de plus en plus cher».  Amélie Rondeau, elle, évoque la présence du crabe commun, espèce exploitée commercialement et dont raffole le homard : «Il faut qu’il y ait assez de crabes pour nourrir tout ce monde-là !»

 

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