FacebookTwitterRSS

 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 27 août 2019

- Par Ericka Muzzo

 

Si certains vieux mots acadiens ont si bien survécu, c’est en grande partie grâce à l’isolement des colons français qui sont venus s’établir en Amérique dès 1604.  Sans réels moyens de communication avec leur mère patrie, la France, ceux qu’on nomme aujourd’hui Acadiens ont pu conserver des mots abandonnés par l’Europe, et donner à la langue française une tout autre couleur. 

 

C’est là le constat principal d’Yves Cormier, l’un des rares sinon le seul linguistique acadien contemporain.  Il est aussi l’auteur de la deuxième édition du Dictionnaire du français acadien, parue en mai 2018, près de 20 ans après la première édition. 

 

Ce sont près de 200 nouveaux mots qui viennent compléter ce lexique du vocabulaire acadien, pour un total d’environ 650 mots comme «chavèche», «prusse» ou encore «dorissée». 

 

«Les siècles passés loin de la réalité française, nous ont permis de personnaliser notre langue.  Le français ici est beaucoup plus varié, parce qu’on a quitté la France avant la création de l’Académie française», a expliqué Yves Cormier aux spectateurs de sa conférence, «Les vieux mots acadiens», dans le cadre du Congrès mondial acadien à Moncton.  L’animatrice de Radio-Canada Anne Godin a également ponctué la présentation de faits et d’anecdotes tirées de son expérience personnelle. 

 

Anne Godin et Yves Cormier ont partagé leur grande expérience de ce sujet avec les participants, anecdotes colorées à l’appui.

 

Une langue vivante

 

Créée en 1635 sous le cardinal de Richelieu, l’Académie française visait à standardiser la langue.  «À l’époque, il y avait plus de 600 dialectes en France.  Quand on se déplaçait hors de notre région, on ne se comprenait pas! Ça rendait compliqué pour le roi de gérer tout le monde, donc l’Académie a mis en place une seule langue, celle de Paris», expose Yves Cormier. 

 

Les colons français étaient toutefois déjà partis, et n’ont donc pas été affectés par cette normalisation de la langue.  Comme ils venaient en grande majorité de la région de Poitevin, c’est de ce dialecte que découle aujourd’hui le français acadien.  Chez les Québécois, il est plutôt issu de la Normandie. 

 

Un bon exemple est celui du terme «souper», qui n’est plus utilisé en France.  «En 1830, les Français ont choisi de plutôt utiliser les termes petit-déjeuner, déjeuner et dîner.  De notre côté de l’Atlantique, on a conservé l’utilisation de déjeuner, dîner et souper», souligne Yves Cormier. 

 

Cela témoigne d’une réalité importante aux yeux du linguiste : les mots acadiens sont issus de l’Europe, qui a simplement choisi de les abandonner au cours des siècles.  «Pour moi, qui ai connu l’insécurité linguistique, c’est important de prouver que nos mots trouvent leurs racines en Europe, même s’ils n’ont jamais forcément été dans le dictionnaire.  Ils sont issus de dialectes qui étaient parlés avant l’Académie française», révèle Yves Cormier. 

 

Les Acadiens éparpillés

 

Autre fait intéressant : seulement 20 % des mots acadiens contemporains sont connus de toutes les régions de l’Acadie.  «La baie Sainte-Marie est elle qui a le mieux conservé la vieille langue, parce qu’elle était la région la plus éloignée», indique encore le linguiste. 

 

La répartition géographique des termes témoigne de la manière dont les Acadiens se sont déplacés à la suite de la Déportation.  Ils étaient effectivement forcés de s’éparpiller, comme une loi interdisait la présence de plus de huit familles acadiennes dans un même village. 

 

C’est ainsi qu’aux Îles-de-la-Madeleine et au Cap Breton, on parle de se «faire gorziller», ce qui signifie «crissement qui donne la chair de poule».  La «poutine râpée» du sud-est du Nouveau-Brunswick est un plat typique de la région, composée de pommes de terre râpées en boule.  À l’Î.-P.-É., le terme spécifique «rempart» est utilisé pour désigner la «galerie couverte d’une maison». 

 

Certains mots ont aussi été empruntés aux langues amérindiennes, comme le terme «bonhomme couèche» pour signifier «marmotte».  Il est issu de «moonumkweck», le terme amérindien, qui était probablement trop difficile à prononcer pour les colons. 

 

Finalement, Yves Cormier tient à souligner qu’aucun français ne devrait être perçu comme supérieur aux autres.  «C’est la différence qui fait notre richesse linguistique.  On est un peu constipés par rapport à notre langue, et c’est ce qui crée l’insécurité linguistique». 

 

C’est aussi vrai au niveau de l’accent, qui varie grandement d’un endroit à l’autre, et qui est souvent perçu comme un terme péjoratif.  Comme le souligne à la blague Anne Godin, «c’est toujours l’autre qui a un accent, jamais nous!»

 

La nouvelle édition du Dictionnaire du français acadien et le livre «Saveurs d’Acadie : cuisine traditionnelle et d’aujourd’hui» d’Anne Godin et Amélie Poirier étaient en vente.

 

Des Acadiens de partout se sont rassemblés à la bibliothèque de Moncton pour assister à la conférence sur les vieux mots acadiens.  (Photos : E.M.) 

L'Île-du-Prince-Édouard en images