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 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 18 mars 2020

- Par Marine Ernoult

Nées au Québec, Mélanie Beauparlant et Juliet Downey sont arrivées à l’Île-du-Prince-Édouard en 2009, après un bref passage en Ontario. Mère et fille sont confiantes en l’avenir du français à l’île.

 

Arrivées du Québec il y a onze ans, Mélanie Beauparlant et Juliet Downey ont perpétué le français à l’Île-du-Prince-Édouard.  Mélanie a su donner à sa fille le goût de la langue française.  Aujourd’hui, cette dernière tente de préserver son héritage.

 

Juliet Downey a peur de perdre sa langue.  Les mots avec lesquels elle aimait jouer dans sa chambre, la voix de sa mère qui la berçait dans son enfance, les sons familiers dans lesquels elle se blottissait.  «J’avais déjà entendu des histoires de gens qui perdent leur français, mais, pour moi, c’était impossible, raconte la jeune femme de dix-huit ans.  Maintenant, je sens que ça peut m’arriver.» Lorsque son «chum» l’interroge sur une tournure de phrase ou du vocabulaire, son français lui file entre les doigts, sa grammaire se rebiffe.  Juliet tente de retenir les mots qui lui échappent.

 

Car le français touche au plus profond de son intimité.  «C’est ma langue maternelle», affirme-t-elle avec force, derrière ses lunettes rondes et ses longs cheveux bruns.  Le premier guide de Juliet, dans la complexité de la langue, des pièges de l’orthographe aux règles de conjugaison, de l’histoire des mots aux anglicismes, a été sa mère.

 

«Autant acadienne que québécoise»

 

Nées au Québec, les deux femmes ont atterri à l’Île-du-Prince-Édouard en 2009, après un bref passage en Ontario.  À son arrivée, Juliet a sept ans et n’a aucune idée de ce qu’est l’anglais.  «Je ne comprenais pas pourquoi mes dessins animés n’étaient plus en français, dans ma tête, on le parlait partout», se souvient-elle dans un sourire.  Elle doit aussi se familiariser avec le français acadien.  L’accent, le vocabulaire, «c’est très différent du québécois», assure-t-elle.  «Encore aujourd’hui, j’ai parfois de la misère à comprendre», plaisante celle qui se sent «autant Acadienne que Québécoise». 

 

Mélanie Beauparlant envoie sa fille à l’école de langue française François-Buote.  Un choix qui sonne comme une évidence.  «C’est difficile de transmettre le français en milieu minoritaire, on peut se faire avaler, affirme la Prince-Édouardienne d’adoption.  L’école et la maison sont deux endroits où l’on peut efficacement protéger le français.» Cela n’empêche pas Juliet «d’attraper» la langue de Margaret Atwood.  «Je n’ai pas l’impression de l’avoir apprise assise en classe, c’était avec les copains, au sport», observe l’intéressée. 

 

«Quand on est entre amis, il peut y avoir un seul anglophone pour dix francophones, on s’exprime en anglais», ajoute sa mère, actuelle directrice du Centre de la petite enfance Le Château des Étoiles à Rollo Bay.  Un travail en milieu francophone qui implique une parfaite maîtrise de l’anglais : demandes de fonds, échanges avec les parents majoritairement anglophones, «tout se fait en anglais» assure Mélanie. 

 

«On ne voit pas qui je suis»

 

De son côté, Juliet «vit en anglais» depuis qu’elle est partie étudier à Montréal.  Son «chum» est anglophone, ses amis, son université également.  Quand elle parle en français, les Québécois lui répondent en anglais.  «Ils présument que c’est ma seconde langue, car ils ne reconnaissent pas mon accent, regrette l’étudiante en environnement.  Ils ignorent qu’il y a des francophones hors de leur province.»  Chaque fois, la jeune femme a le sentiment qu’une partie de son identité s’efface : «On ne voit pas qui je suis vraiment». 

 

En ce moment, Juliet est surtout inquiète pour sa petite sœur de onze ans, Emmerson Bohan.  Influencée par les médias et les réseaux sociaux, l’adolescente délaisse sa langue maternelle.  «Entre nous, on parle seulement anglais», glisse-t-elle.  La maman reconnaît que «c’est plus compliqué» avec sa cadette.  Risque-t-elle de vouloir aller à l’école en anglais? À cette question, sa réponse fuse, catégorique : «Peut-être, mais ce sera non».  Avant d’insister : «Ce n’est pas la solution, il faut, au contraire, que je donne plus de poids au français, que je l’encourage à poursuivre». 

 

À ses côtés, la grande sœur s’interroge : «Pourquoi séparer tout le temps les écoliers francophones et anglophones? Pourquoi ne pas créer plus de liens en organisant des activités bilingues?» La jeune femme veut donner confiance aux anglophones pour qu’ils osent prendre la parole en français et «lutter ainsi contre la mentalité anti-francophones».

 

Mère et fille sont confiantes en l’avenir du français à l’île.  À leurs yeux, le visage de la province change et la langue ne s’en porte que mieux.  «Les nouveaux arrivants francophones viennent avec leurs richesses et nourrissent notre français», se réjouit Mélanie.  Pour elle, le développement des services en français contribue également à améliorer la situation.  Mais les deux femmes appellent à une plus grande mobilisation : «Le français n’est pas assez défendu, il faut investir davantage dans l’éducation, la culture».

 

Mélanie Beauparlant a envoyé sa fille Juliet à l’école de langue française François Buote. «C’est difficile de transmettre le français en milieu minoritaire, on peut se faire avaler, affirme-t-elle. L’école et la maison sont deux endroits où l’on peut efficacement protéger le français.»

 

«J’avais déjà entendu des histoires de gens qui perdent leur français mais, pour moi, c’était impossible, raconte Juliet Downey. Maintenant, je sens que ça peut m’arriver.»

 

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NDLR : FrancoFières est un projet d’Actions Femmes Î.-P.-É. qui a pour objectif de célébrer les mamans et grands-mamans de familles qui ont priorisé l’éducation en français de leurs enfants, malgré les défis.  Au total, six chroniques vous seront proposées dans les prochaines semaines afin de partager des portraits de familles dans le but d’inspirer d’autres à choisir le français pour leur famille.

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