FacebookTwitterRSS

 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 11 mars 2020

- Par Marine Ernoult

De gauche à droite : Jeannette, Chloé, Harmonie et Stéphanie Gallant écrivent leur histoire familiale en français. 

 

Jeannette, Stéphanie, Chloé et Harmonie Gallant, trois générations de femmes qui avant d’habiter à l’Île-du-Prince-Édouard, habitent une langue.  Le français, elles l’affichent et s’en réclament inlassablement.

 

Il suffit d’évoquer le français et les mots jaillissent, passionnés, émus.  «Ce n’est pas seulement une langue, ça fait partie de moi, confie Jeannette Gallant, impliquée dans le Conseil acadien de Rustico.  Ça me manquerait horriblement de ne plus pouvoir parler le français».

 

Née au Québec, Jeannette arrive à l’Île-du-Prince-Édouard à l’âge de seize ans.  Son père, Jean-H.-Doiron, originaire de la province, décide de revenir sur la terre de ses ancêtres.  Avec ses parents et ses quatre sœurs, elle emménage à Rustico-Nord.  Dans la vie de tous les jours, et surtout à l’école, l’adolescente doit rompre avec sa langue maternelle et s’approprier l’anglais.  «Je me débrouillais, mais c’était affreux, je n’arrivais pas à penser autrement qu’en français», se souvient Jeannette.  À la maison, le français reste sa seule patrie. 

 

À vingt ans, elle se marie avec un pêcheur acadien qui a perdu son français.  Mais la jeune femme de l’époque refuse de faire le deuil de sa langue maternelle.  Elle tient à la transmettre, comme une espèce de généalogie spirituelle.  Elle parle donc anglais avec son époux, français avec ses trois enfants, dont sa fille Stéphanie Gallant née en 1981.  Jeannette assure que son mari l’a soutenue.  «Et puis j’ai imposé mes règles, plaisante-t-elle.  Ça venait du cœur, quand je tenais mes petites filles tout contre moi, je leur chantais naturellement des chansons en français.»  Dans la bulle familiale, une entre langue se construit : Stephanie s’exprime en anglais avec son père, «pour ne pas l’ignorer», et en français avec sa mère.

 

Impossible d’oublier sa langue maternelle 

 

Dans les années 1980, il est toujours impossible d’étudier en français à Rustico-Nord.  Stéphanie est contrainte d’aller à l’école de langue anglaise jusqu’à ses onze ans.  En 1992, «c’est la grande nouvelle», sourit Jeannette, l’école François-Buote ouvre à Charlottetown.  «Je voulais y aller, je ne savais pas trop ce que voulait dire être acadienne, mais je savais que j’étais à moitié francophone», affirme Stéphanie qui restera à l’école François-Buote jusqu’à la dixième année.  Car, à seize ans, elle préfère intégrer une école de langue anglaise en immersion.  «Pour ma vie sociale», glisse-t-elle. 

 

Malgré tout, vingt ans plus tard, l’histoire de la famille Gallant continue de s’écrire en français.  Stéphanie est devenue enseignante à François-Buote : «Il faut croire que ça a toujours fait partie de mon identité».  Aujourd’hui, Jeannette en est persuadée : la jeune maman qu’elle était a légué à ses nouveau-nés des inflexions qui resteront à jamais, celles de la langue maternelle.  «La première année, les enfants nouent une relation spéciale avec leur mère, ils sont attachés à la voix».

 

Un sentiment que partage Stéphanie, à son tour mère de trois enfants.  Elle aussi a épousé un anglophone.  Elle aussi a parlé français à la naissance de ses deux filles, Chloé et Harmonie.  «Ça m’a pris beaucoup d’effort, c’est un défi, car dans la région de Charlottetown l’influence anglophone est constante», réagit-elle.  Avant de reconnaître : «C’est leur langue maternelle, mais maintenant, la langue de la maison c’est l’anglais pour inclure mon mari». 

 

Des femmes fortes 

 

Jeannette écoute sa fille et approuve : «Il faut y croire, c’est une bataille pour garder la langue.» Jeannette Gallant pense que les femmes francophones de l’Île doivent être toujours plus fortes que les autres mères.  Pour autant, Stéphanie ne veut pas minimiser le rôle des pères, qui doivent aussi s’impliquer. Le français, Chloé et Harmonie continuent à le revendiquer à l’école, à la maison, avec leur famille et leurs amis.  Les petites-filles étudient à leur tour à l’École François-Buote et veulent y rester jusqu’au bout.  Ou presque pour Chloé.  «Je ne sais pas encore, car certains de mes amis planifient d’aller en école de langue anglaise, rapporte-t-elle.  Au secondaire, tout le monde parle déjà anglais dans les couloirs.» L’adolescente se sent capable de conserver sa langue maternelle, quelles que soient les circonstances.  À treize ans, elle rêve déjà de devenir enseignante en français. 

 

Les sœurs partagent leur vie entre les deux langues.  Elles chantent et lisent en français, font du sport et regardent la télévision en anglais.  «Mon cerveau change en fonction de l’environnement dans lequel je me trouve», analyse Chloé.  «Nos copains anglophones trouvent ça cool qu’on parle français, ajoute Harmonie, onze ans.  Et papa a même un mot préféré en français, c’est pamplemousse!» Les adolescentes vont jusqu’à reprendre leur mère si elle parle anglais au téléphone avec leur grand-mère.  «C’est merveilleux, ça me chavire», se réjouit Jeannette.  Avec sa fille, elles sont confiantes : «Les Acadiens francophones réussissent toujours à transmettre la fierté de leur langue de génération en génération».

 

«Le français, ce n’est pas seulement une langue, ça fait partie de moi», confie Jeannette Gallant aux côtés de sa petite-fille Chloé.

 

Stéphanie Gallant a parlé français à la naissance de ses deux filles. «C’est leur langue maternelle», assure-t-elle.

 

«C’est merveilleux, ça me chavire», se réjouit Jeannette Gallant à propos de ses petites-filles qui parlent français.

 

 

-

NDLR : FrancoFières est un projet d’Actions Femmes Î.-P.-É. qui a pour objectif de célébrer les mamans et grands-mamans de familles qui ont priorisé l’éducation en français de leurs enfants, malgré les défis.  Au total, six chroniques vous seront proposées dans les prochaines semaines afin de partager des portraits de familles dans le but d’inspirer d’autres à choisir le français pour leur famille.

-

L'Île-du-Prince-Édouard en images