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 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 5 mars 2020

- Par Laurent Rigaux

Le trio Annie, Mary et Amy.  (Photo : Laurent Rigaux)

 

La transmission du français est une question de principe dans la famille d’Amy Blanchard-Graham.  Mais pas n’importe lequel : celui de l’Île.  «Si je ne l’avais pas appris à mes enfants, c’est une partie de moi qui aurait été perdue», affirme la femme de 45 ans.

 

Sa fille, Annie Graham, estime qu’elle a appris deux français, même trois.  Celui de l’école, standard, pour lequel elle doit faire un effort particulier.  Celui de la maison, de «la vie acadienne», qui «sort tout seul».  Et enfin, celui de la région Évangéline, «comme un “upgrade”».  «Rapure, par exemple, je n’ai jamais su ce mot jusqu’à quatre ans passés, raconte la jeune femme.  Nous autres, on parlait du chiard».  Le chiard? 

 

À l’évocation de ce mot, la discussion s’enflamme entre les trois générations d’Acadiennes.  Mary Blanchard, la grand-mère, part dans un fou rire quand sa fille Amy fait la liste de ces termes qu’elle aime tant : chiard, maganer, éreinter, estropier, encrocheter, bottes…  «Ça, ce sont nos mots, lance Amy.  Ce ne sont pas des mots “propres”, mais c’est notre langage.» Avant d’ajouter : «Notre ligne, c’est tout en français, si je n’avais pas parlé avec mes enfants, la ligne aurait été cassée.  Ils auraient pu l’apprendre, mais ça n’aurait pas été pareil».

 

«Qu’est-ce tu veux? Parle-moi français!»

 

Amy, n’a pas eu la chance d’aller à l’école française, «il n’y en avait pas».  Elle va à l’école anglaise à Saint-Louis, le français était réservé pour la maison.  «Des fois, c’était plus aisé de “switcher” sur l’anglais quand j’arrivais de l’école, raconte-t-elle en regardant sa mère du coin de l’œil.  Mais si je disais “Mom guess what?”, elle me répondait “qu’est-ce tu veux? Parle-moi français!”» 

 

Car, à 81 ans, Mary Blanchard a toujours vécu en français.  Ses origines remontent le long de la branche Poirier dans le grand arbre des Acadiens de l’Île.  Durant son enfance à St Edward où elle habite encore, elle se souvient d’une seule famille anglophone.  Elle garde un moins bon souvenir de l’école française dans son temps : «Il y avait trop d’enfants, l’enseignante n’avait pas de patience, on n’a pas eu la chance d’apprendre la grammaire, les grands mots».

 

En couple avec un anglophone, sa fille Amy a eu deux enfants, dont Annie, née en 1997.  «Ma première langue était plus anglaise, part rapport à mon père, explique Annie.  Dad était tout le temps “around”, c’était juste naturel».  Ses parents (Amy et Everett) l’inscrivent à l’école Pierre-Chiasson, où elle fait l’ensemble de sa scolarité en français. 

 

Son français, «un cadeau»

 

Annie estime avoir souffert d’insécurité linguistique étant plus jeune.  «Tous mes amis parlaient anglais.  Quand je descendais du bus, ma grand-mère me disait de parler français, mais je ne voulais pas, se souvient-elle.  Mes amis se moquaient de moi, je pensais que je n’étais pas normale.» «Elle avait honte», poursuit sa grand-mère Mary. 

 

À l’école, ses enseignants lui apprenaient le «français du Québec, du Nouveau-Brunswick».  Ses mots à elle n’étaient pas «les bons».  «Je ne savais pas ce que c’était, le “bon” français», réagit-elle.  Certains professeurs, cependant, l’ont poussée à garder «son» langage, «un cadeau».

 

Un cadeau qu’elle a failli perdre.  Après ses études et ses premières années de travail, Annie est à deux doigts d’oublier sa langue maternelle.  Elle décide alors de s’installer dans la région Évangéline.  «Quand j’ai déménagé par ici, tout le monde parlait français, j’avais moins honte, ça m’a poussé à plus parler».  Aujourd’hui, la jeune femme qui travaille en petite enfance comprend que «tout le monde a son propre langage» et que l’essentiel est «qu’on se comprenne».  De quoi rendre fière sa grand-mère? «Tu l’as dit», lance simplement Mary.

 

De son côté, Amy trouve que la communauté francophone acadienne «a rétréci» : «C’est comme tout une génération qui est perdue».  Sa fille Annie trouve au contraire que la situation s’améliore depuis quelques années : «En grade 12, j’étais toute seule, tout le monde était parti dans les écoles anglophones, ils avaient tous disparu.  Aujourd’hui, il y a plus de jeunes qui y restent jusqu’en 12e année».

 

L’agrandissement de l’école Évangéline et le manque de place à l’École François-Buote en témoignent.  «Ça grandit, “sure”, admet Amy.  Mais ce n’est pas pareil, c’est du français appris, pas le français de la maison.» Un sentiment partagé par Mary.  «Ça ne reviendra jamais comme c’était avant», murmure-t-elle.  «Ça va prendre plusieurs générations pour que ce français-là, ce français appris, devienne une langue avec des émotions comme celui de la maison», assure l’Acadienne.  Quant à ses futurs petits-enfants, «ils n’auront pas le choix, j’leur parlerai français», prévient-elle en souriant.

 

Plus jeune, Annie Graham avait parfois «honte» de parler français. Un sentiment qui appartient aujourd’hui au passé, de quoi réjouir sa grand-mère Mary.  (Photo : Laurent Rigaux)

 

Amy, sa mère Mary et la fille d’Amy, Annie, lors d’une conférence des femmes au Centre Goéland, il y a quelques mois.  (Photo : Archives de La Voix acadienne)

 

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NDLR : FrancoFières est un projet d’Actions Femmes Î.-P.-É. qui a pour objectif de célébrer les mamans et grands-mamans de familles qui ont priorisé l’éducation en français de leurs enfants, malgré les défis.  Au total, six chroniques vous seront proposées dans les prochaines semaines afin de partager des portraits de familles dans le but d’inspirer d’autres à choisir le français pour leur famille.

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