FacebookTwitterRSS

 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 27 février 2020

- Par Marine Ernoult

 

Tamara Arsenault est anglophone, mais a choisi de parler uniquement en français à ses deux petits garçons.  Un choix salué par leur grand-mère acadienne, Darlene Arsenault.  Les deux femmes ont noué une complicité autour du français, de son sens et de son histoire.

 

Darlene Arsenault est une amoureuse de la langue.  La retraitée, encore impliquée au sein de la Commission scolaire de langue française, préfère la compagnie des mots à celle des habitants de Charlottetown.  «Il y a trop de monde, ça me chavire la grosse ville, raconte l’ancienne bibliothécaire avec le sourire.  Avec mon mari, on est venu en 1998, on a tenu dix ans et puis nous sommes retournés dans la région Évangéline.» L’Acadienne habite désormais à Saint-Chrysostome, le hameau d’origine de sa mère, Orella Arsenault, qui a su lui enseigner le français comme «une valeur».

 

Darlene Arsenault est profondément attachée à la transmission de la langue.  La mère de trois enfants et belle-mère de trois autres, s’est battue pour imposer le français à la maison.  Pendant que certains enfants jouaient à la chasse au trésor, les siens jouaient avec des mots.  Elle organisait des concours, offrait des récompenses à celui qui faisait le plus d’effort pour nouer un lien affectif indéfectible entre la langue française et ses enfants.  La francophone en est persuadée, si elle n’avait pas «combattu la vague», ils seraient tous anglophones aujourd’hui.  Avant d’ajouter : «À l’Île, l’anglais, c’est dans l’air, ça s’attrape, personne ne se souvient l’avoir appris». 

 

Pour Tamara Arsenault, parler en français à ses deux fils est une manière de garder le français avec elle.

 

Avoir plus d’opportunités 

 

Elle a failli perdre son français à plusieurs reprises.  Quand elle a repris ses études à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, Darlene Arsenault a vite senti qu’elle devait partir.  «Je commençais à oublier le vocabulaire, la grammaire, je rêvais même en anglais» s’offusque-t-elle. Hors de question d’être assimilée.  L’Acadienne se souvient encore de l’époque où l’on perdait son emploi à Summerside si on parlait français, de sa grand-mère «traumatisée» qui avait anglicisé son nom de famille de Blanc en White, des enfants acadiens obligés d’aller à l’école anglaise.  «Quand j’étais jeune, si je parlais français avec des amis dans les magasins, les anglophones se moquaient de nous», raconte-t-elle.  Depuis, la situation s’est améliorée.  Les classes d’immersion française ont contribué à changer les regards.

 

Un changement de mentalité visible au sein même de la famille de Darlene Arsenault.  Il y a quatre ans, sa belle-fille anglophone Tamara (marié à son fils Jérémie) attend son premier enfant et décide que le français sera la langue de la famille.  «Je suis bilingue et c’est notamment grâce à ça que j’ai obtenu un poste au ministère des Anciens Combattants, explique la trentenaire originaire de Charlottetown.  Je veux mettre toutes les chances du côté de mes enfants, leur donner le plus d’opportunités possible». 

 

«Garder le français avec moi»

 

Rien ne destinait Tamara Arsenault à se passionner pour la langue de Molière.  Dans son entourage familial personne ne la parle.  C’est pourtant elle qui, petite, demande à ses parents de l’inscrire en classe d’immersion.  Débute alors une complicité avec le français qui ne cessera jamais.  Après le lycée, elle suit des cours à la faculté et part quelques mois en France pour se perfectionner.  À son retour, elle est bilingue. 

 

Aujourd’hui, soutenue par sa famille anglophone, elle parle français à ses deux garçons, Caleb, quatre ans, et Éric, deux ans.  Un défi qu’elle relève chaque jour.  «Je cherche parfois mes mots, j’ai toujours peur de leur donner de mauvaises habitudes, de faire des fautes de grammaire, confie-t-elle.  Mais je me dis qu’une fois à l’école, ils pourront me corriger». Pour la jeune maman, c’est surtout une manière «de garder le français» avec elle.  Car elle veut continuer à s’émouvoir dans cette langue, que ses mots trouvent toujours écho en elle.

 

«La vie en français, c’est compliqué»

 

«C’est remarquable, le français sera leur langue émotionnelle», s’exclame Darlene Arsenault quand on évoque le choix de sa belle-fille, avant de reconnaître qu’elle ne s’y attendait pas.  «Je suis admirative, elle est prête à sacrifier sa culture anglophone pour ses enfants.» Un sentiment que ne partage pas la principale intéressée.  «Je ne sacrifie rien, on vit dans un monde anglophone, leur anglais ne va pas en souffrir, je leur ajoute au contraire une richesse», affirme Tamara qui cite en exemple son aîné Caleb.  Il s’exprime déjà dans les deux langues et sait dans quelles circonstances il doit parler l’une ou l’autre. 

 

Mais de l’avis de Darlene Arsenault, le français est loin d’être à l’abri.  «La vie en français à l’Île, c’est compliqué.  Même en région Évangéline, il est de plus en plus difficile d’avoir des services en français», témoigne-t-elle. À Charlottetown, sa belle-fille Tamara navigue entre les deux langues.  Les amis en anglais, les activités communautaires en français au Carrefour de l’Isle-Saint-Jean.

 

La famille Arsenault a su préserver le français à la maison.  De gauche à droite : Tamara, Éric, Jérémie, Caleb et Darlene.

 

--

NDLR : FrancoFières est un projet d’Actions Femmes Î.-P.-É. qui a pour objectif de célébrer les mamans et grands-mamans de familles qui ont priorisé l’éducation en français de leurs enfants, malgré les défis.  Au total, six chroniques vous seront proposées dans les prochaines semaines afin de partager des portraits de familles dans le but d’inspirer d’autres à choisir le français pour leur famille.

--

 

 

L'Île-du-Prince-Édouard en images