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Le 6 mars 2021

- Marine Ernoult / Initiative de journalisme local - APF - Atlantique

 

Lynne Lund, députée verte de Summerside-Wilmot et porte-parole de l’opposition officielle en matière d’environnement, se dit préoccupée par les changements de dernière minute apportés à la loi sur l’eau. (Photo : Laurent Rigaux)

 

Alors que la loi sur l’eau, tant attendue, entrera en vigueur le 16 juin prochain à l’Île-du-Prince-Édouard, des préoccupations se font déjà entendre sur le manque de réglementation des bassins de rétention destinés à l’irrigation. 

 

Le 19 février dernier, le gouvernement provincial a annoncé que la loi sur l’eau entrera en vigueur le 16 juin prochain. En consultation publique depuis 2015, adoptée en 2017, la loi n’avait jamais été promulguée. «C’est la loi qui a fait l’objet du plus de consultations publiques dans l’histoire de la province», rappelle Lynne Lund, députée verte de Summerside-Wilmot.

 

«Dans son ensemble, c’est une réglementation très stricte qui va nous donner des outils pour mieux protéger les sources d’eau potable, mieux réguler les usages, y compris en agriculture», ajoute la porte-parole de l’opposition officielle en matière d’environnement. «Tous les Insulaires ont pu faire entendre leur voix, on a pu discuter de nos positions avec le comité législatif chargé de l’examen du projet de loi», confirme Catherine O’Brien, présidente de la Coalition pour la protection de l’eau de l’Î.-P.-É.

 

Si les deux Insulaires saluent la proclamation du texte après des années de débat, elles se disent «surprises» de certaines modifications apportées à l’un des quatre règlements qui accompagnent la loi, soit celui sur le prélèvement d’eau. La disposition dans leur viseur, c’est celle qui autorise désormais les agriculteurs à conserver les regroupements de puits de faible capacité utilisés pour l’irrigation. Autrement dit, les bassins de rétention déjà creusés n’auront jamais besoin d’être conformes à la loi sur l’eau.

 

Recul du gouvernement

 

Or, la loi adoptée en 2017 accordait cinq ans aux fermiers pour mettre leurs bassins en conformité. «La nouvelle disposition ne fait partie ni de la consultation publique originale ni des recommandations du comité législatif et, franchement, elle ne reflète pas ce que les Insulaires ont demandé», s’offusque Lynne Lund. Un avis partagé par Catherine O’Brien : «C’est frustrant, garder en l’état les étangs existants va à l’encontre de l’esprit de la loi. On a le sentiment que le gouvernement recule.»

 

Le nouveau ministre de l’Environnement, Steven Myers déplore une «incompréhension». «Ce n’est pas vrai, les puits qui alimentent ces bassins de rétention devront être conformes à la loi sur l’eau», déclare-t-il. Robert Godfrey, directeur de la Fédération de l’agriculture de l’Î.-P.-É., assure également que la future réglementation «encadre strictement les bassins et leur construction».

 

Des réponses qui ne convainquent pas Catherine O’Brien. La situation l’inquiète d’autant plus que de nombreux bassins de rétention ont été creusés ces dernières années «et vont continuer à l’être d’ici juin». Selon la responsable, en l’absence de cadre réglementaire et de permis spécifique requis, c’est actuellement le «far west» dans les campagnes de la province. «Il y a des usages excessifs, certains agriculteurs pompent 24 heures sur 24 pour les remplir, ça risque de causer des dommages à l’écosystème et de mettre en danger la santé des cours d’eau», s’alarme-t-elle. Robert Godfrey affirme lui qu’ils ont été construits en accord avec les règles en vigueur. «Les agriculteurs se sont tournés vers ce qui était nécessaire pour continuer à cultiver», dit-il.

 

Risque pour la santé des rivières   

 

De son côté, Catherine O’Brien explique que son organisation a demandé à la province le nombre de bassins existants. «Personne n’a été capable de nous répondre, ils ne connaissent pas leur localisation, ni comment et en quoi ils ont été construits», déplore l’écologiste qui rappelle que ces étangs ont d’abord été une manière de contourner le moratoire sur les puits d’irrigation de grande capacité (moratoire introduit en 2002 et qui va rester en vigueur).

 

Lynne Lund partage ces préoccupations et prend l’exemple de la rivière Dunk déjà trop exploitée. «Avec les récents changements, les bassins de rétention présents dans cette zone seront conservés jusqu’à ce que le débit de la rivière soit compromis», observe-t-elle. L’élue verte réclame une approche par bassin versant pour prendre en compte l’état des ressources en eau de chaque rivière.

 

Comment expliquer un tel revirement? D’après Lynne Lund, le ministère de l’Environnement aurait changé son fusil d’épaule suite à l’intervention de la Fédération de l’agriculture de l’Î.-P.-É. «L’organisation a soumis au gouvernement une stratégie sur la manière de gérer l’irrigation et les bassins de rétention, détaille-t-elle. Mais ces recommandations n’ont jamais fait partie du dialogue public, personne ne les a vues. On doit y avoir accès.» La députée assure qu’elle interpellera le gouvernement à ce sujet durant la session de l’Assemblée législative qui a commencé jeudi 25 février. Le règlement va également être soumis au Comité permanent sur l’environnement et les Insulaires peuvent faire des remarques sur le site internet de la province.

 

Étude à UPEI

 

L’autre source d’inquiétude, c’est l’étude annoncée par la province à propos de l’impact des puits de grande capacité sur l’approvisionnement en eau. Ces recherches, effectuées par l’Institut canadien des rivières de l’Université de l’Î.-P.-É., vont être conjointement financées par le gouvernement provincial et le secteur privé. «On a besoin de plus d’informations, pour le moment on ne sait pas à quelles questions va répondre cette étude, quels sont ses objectifs, regrette Lynne Lund. Ce serait dommage de mener des recherches qui ne permettent pas d’établir une vraie stratégie d’irrigation.» L’élue évoque notamment la nécessité de connaître la quantité d’eau disponible et le nombre d’usagers par bassin versant. «Quels que soient les résultats, personne ne devrait être inquiet, ce sera basé sur la science», défend Stevens Myers.  

 

«C’est frustrant, garder en l’état les bassins de rétention existants va à l’encontre de l’esprit de la loi, on a le sentiment que le gouvernement recule», partage Catherine O’Brien, présidente de la Coalition pour la protection de l’eau de l’Î.-P.-É. (Photo : Gracieuseté)

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