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 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 9 octobre 2019

- Par Jacinthe Laforest

Lors de leur visite au centre d’interprétation de Lennox Island, les élèves de 10e année en histoire de l’École Évangéline ont appris les secrets et la symbolique des tambours.  Misty Myers les a guidés dans l’interprétation de la chanson d’honneur. 

 

La journée du chandail orange a été observée dans plusieurs écoles de l’Île-du-Prince-Édouard et elle a aussi été observée à Lennox Island, où les quelque huit survivants des pensionnats qui vivent encore sur la réserve ont porté des chandails orange pour marquer la journée, au cours d’une activité à l’école. 

 

«C’est un moment d’histoire vivante.  Et je me demande ce qui va se passer dans 50 ans, lorsqu’il n’y aura plus de survivants de pensionnats.  Allons-nous encore nous souvenir, allons-nous vouloir continuer à revivre ces moments, chaque année? Je ne sais pas», a dit l’interprète Misty Myers à un groupe de 10e année de l’École Évangéline, le vendredi 4 octobre dernier. 

 

La classe visitait le centre d’interprétation de Lennox Island dans le cadre de son cours d’histoire du Canada.  «Nous avions appris beaucoup de choses en classe, alors je ne suis pas très surprise par ce que j’ai entendu, mais je ne savais pas que les Autochtones de Lennox Island étaient majoritairement catholiques», a indiqué Alexa Dyment. 

 

Pour Misty Myers, recevoir des groupes et partager son histoire fait partie de son quotidien, puisqu’elle fait ce genre de présentations chaque jour.  Elle apprécie la curiosité des gens et leur désir de mieux connaître la culture autochtone, qu’elle continue elle-même d’apprivoiser, au fil des années. 

 

«Lorsque j’étais plus jeune, je n’étais pas portée sur les traditions, mais mon mari l’était.  Lorsque notre fille aînée est née, malade, elle a dû rester à l’hôpital.  Elle ne pouvait pas respirer toute seule.  La communauté s’est réunie et a initié un cercle de guérison dans le but de guérir ma fille.  Pendant trois jours consécutifs, des groupes d’aussi loin que des États-Unis, qui ne me connaissent pas et que je ne connais pas, sont restés dans dexs tentes de sudation et ont souffert pour libérer ma fille de sa maladie.  Le troisième jour, je devais participer, alors j’ai laissé ma fille à l’hôpital, branchée sur les machines, et je me suis rendue au banquet de clôture.  L’hôpital m’avait dit que si quelque chose allait mal, ils m’appelleraient.  Quand le téléphone a sonné, j’avais très peur, mais l’infirmière et le médecin m’appelaient pour me dire que ma fille allait mieux, qu’elle pouvait respirer par elle-même et qu’ils ne comprenaient pas ce qui s’était passé.  Après cela, j’ai pris confiance dans ma culture et j’ai réappris», a raconté Misty qui, malgré son jeune âge apparent, est grand-mère trois fois. 

 

Génération et réappropriation

 

Misty fait partie de la génération de la réconciliation, du pardon.  «Mon grand-père a eu 16 enfants et il n’a enseigné aucune tradition mi’kmaqe à ses enfants pour leur éviter les misères des pensionnats.  Il ne leur a jamais enseigné la langue.  Ma mère est de la génération en colère contre tous ceux qui les ont privés de tout ce qui faisait d’eux des Mi’kmaqs.  Et moi, je suis de la génération qui pardonne en se réappropriant son héritage et sa langue».

 

Misty suit des cours de mi’kmaq.  Elle apprend tout ce qu’elle peut pour éventuellement le transmettre.  Son nom mi’kmaq signifie «femme à la plume d’aigle blanche», mais elle n’ose pas le dire en mi’kmaq, car elle craint de ne pas le prononcer correctement. 

 

Tout en continuant de suivre des cours pour se réapproprier sa culture, sa langue et ses traditions, elle enseigne du vocabulaire à son petit-fils qui a 2 ans, et qui commence à babiller en mi’kmaq. 

 

Jaden McInnis, qui faisait partie du groupe d’élèves, a lui aussi trouvé la visite «intéressante et éducative».  Il a été surpris d’apprendre qu’il y avait encore des gens vivants qui avaient connu les pensionnats autochtones.

 

Dans ce groupe de plusieurs élèves, seulement deux avaient déjà visité Lennox Island et avaient participé à un Pow Wow.  Pour l’enseignante, Claudine Blaquière, cela rend le voyage encore plus valable.

 

Rapprochements souhaités

 

Au ministère de l’Éducation et de l’Apprentissage continu, Josée Babineau, leader en sciences humaines, aimerait que les contacts authentiques avec la communauté mi’kmaqe deviennent plus naturels, et la journée du chandail est un bon point d’ancrage. 

 

«Avec des collègues, ici à l’Île et ailleurs dans la région, nous avons développé une ressource qui aide l’enseignant, peu importe le niveau qu’il enseigne, à profiter de la Journée du chandail orange pour commencer à faire mieux connaître les Premières Nations.  En première année, on ne parle certainement pas de pensionnat, mais on parle de la culture.  Et chaque classe a reçu un ou des livres écrits par des femmes et des hommes des Premières Nations, pour qu’ils apprivoisent les histoires et peut-être des concepts différents de ceux qu’ils connaissent», a indiqué Josée Babineau. 

 

En tant que pédagogue, Josée Babineau comprend très bien que le niveau d’aisance face au sujet autochtone varie d’un enseignant à l’autre.  «Nous avons donné des formations sur la réconciliation à nos enseignants de la 9e à la 12e année pour qu’ils sachent un peu mieux répondre aux questions.  Je les encourage à dire qu’ils sont eux-mêmes en apprentissage et que s’ils n’ont pas la réponse à une question, ils vont la trouver», dit Josée Babineau.

 

Concernant des échanges possibles, elle aimerait voir un jour que les élèves de Lennox Island aient des cours de français de base, et feraient des échanges avec des élèves des écoles françaises qui apprendraient le mi’kmaq de base.

 

Misty Myers, guide au centre d’interprétation de Lennox Island et artisane, se frotte les bras pour expliquer que dans les écoles résidentielles, les pensionnats autochtones, les dirigeants disaient aux enfants qu’ils devaient se laver, que leur peau brune était sale et que pour être aimé de Dieu, leur peau devait être propre.   Le dernier pensionnat autochtone aurait fermé ses portes en 1996.  Misty Myers ne nie pas que des compensations financières ont été accordées aux victimes.   «Pour avoir droit aux compensations, les victimes racontaient leur histoire à des étrangers qui étaient là pour évaluer combien d’argent leur douleur valait».  À Lennox Island aujour’hui, il reste huit survivants des pensionnats autochtones.  Misty ne sait pas combien de résidents de Lennox Island y aurait séjourné.  (Photos : J.L.)

 

Josée Babineau du ministère de l’Éducation et de l’Apprentissage continu présente des ressources qui aident les enseignants à aborder les questions autochtones en classe, de façon positive et constructive. 

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